Suite Indochinoise

DIFFICILE de voyager avec des livres. Certains pèsent aussitôt, d’autres s’égarent, tous s’écornent et s’abîment. La plupart du temps, l’énergie même manque pour les lire : franchi quelques centaines de kilomètres, une poignée de méridiens, le volume convoité se métamorphose en vilain petit canard ; l’auteur choyé tombe son masque, il devient un affreux rabat-joie emporté par erreur, un intrus dans vos tropiques… Rien, aucune ligne, pas même un frisson d’envie, tristes victimes du décalage. Les belles fictions se fanent, fresques antiques bues par une lumière nouvelle, comme dans le film de Fellini… J’ouvrais plutôt mes fenêtres sur le Tibre, le Tage ou la mer d’Oman pour admirer les reflets de l’eau sous le ciel. Et je humais le soleil, les yeux clos, vrai lézard, ivre de réverbération, comblé d’une joie lente, animale, sans nom. La littérature ne me concernait plus, j’avais enfin le monde en direct : nul besoin du philtre des mots imprimés…

Seize heures, avenue d’Ivry, le « Chinatown » parisien du treizième arrondissement. Dans quelques jours, je serai au Vietnam. Je tente le tout pour le tout et commande pour mon goûter un potage pho et une bière Tsing Tao. L’estomac tient. Tout va bien. Je suis seul dans la salle. Le personnel sourit et joue au mah-jong. Du magnétophone posé entre deux lampions en papier s’échappent les vagues sirupeuses et cristallines d’une rengaine qui titille les nerfs, agace les dents. Au supermarché Tang, un panonceau incite les clients à boycotter les produits allemands, suite aux agressions racistes dans l’est du pays.

Dans les rayons, on vend du poisson congelé en vrac, des bonbons à la viande, de l’alcool de riz, de la poudre de tamarin, et des oreilles de cochon, par six, sous vide. A raison de deux appendices par animal, le bac réfrigéré contient donc vingt-quatre de ces omnivores mammifères.
Au début d’Apocalypse Now, le film de Coppola, adapté d’après la longue nouvelle de Conrad, Au cœur des ténèbres, qui se déroule d’ailleurs non en Asie mais en Afrique noire, je me rappelle la danse chinoise et ralentie, gymnastique épurée, entamée par Martin Sheen, officier américain, dans sa chambre miteuse d’hôtel. Flingue sur la table de chevet, whisky à portée de la main, délire hanté de rotors d’hélicoptères et de mitraillages au-dessus de la jungle. Dans un faux mouvement, il s’entamera le bras, du sang partout, puis s’enveloppera dans ses draps, pareil à un curiste au bord d’une piscine thermale. Ecartant les lattes du store, l’Américain murmure : « Saigon, Saigon… » La rue étincelle. Des Jeep passent en vrombissant. La guerre n’est pas finie. C’est un cauchemar : il a le premier rôle.
– Est-ce qu’il y a des hôtels sublimes à Ceylan ? demande la jeune cliente.
– Oui, des sublimes, tu vas adorer, répond doctement la libraire qui a déjà fait trente fois le tour du monde.
-Tu me donneras les adresses ?
-Aucun problème. Tu verras, c’est su-bli-me.
– Et le billet ? Le moins cher ?
– À l’angle de la rue, en sortant, aux Voyageurs Associés, vas-y de ma part…
– Extra !
-Tu sais que Nicolas (Bouvier) est un vieil ami… Il passe quelquefois ici.
– J’aurais voulu lire un truc sympa, pas chiant…
– Pour Ceylan, Féerie cinghalaise. Si ça ne te plaît pas, je te le rachète.
-Ah?
– Oui. Incontournable pour Ceylan.
Une fois descendu de l’échelle, à laquelle j’étais monté pour atteindre les rayonnages désordonnés, j’achète à prix d’or Cochinchine de Léon Werth (Ed. F. Rieder, 1926) et Sous le panka de Pierre Grossin (Imprimerie d’Extrême-Orient, Hanoï, 1927). La libraire et sa cliente me regardent d’un drôle d’air, elles avaient oublié que j’étais là-haut, au-dessus d’elles, et que je les écoutais. Le mauvais sac en plastique, qui contient des tongues vert fluo, made in China, et que je tiens ostensiblement à la main comme un trophée, les fait sourire avec méchanceté – oui, je suis un emmerdeur doublé d’un plouc !

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Mon grand souffle d’air, c’était les voyages, mes voyages, nos voyages. Je crois avoir été heureux, par bouffées géantes, plongeant dans l’eau tiède des tropiques tandis qu’il neigeait sur l’Europe, dansant un collé-serré dans les nuits embau-mées du parfum entêtant des manguiers, alors que l’autre moitié du globe s’éveillait dans l’aube grise. L’après-midi à Munich, le lendemain à Poudre-d’Or, île Maurice, ou à Freetown, capitale de l’africaine Sierra Leone, tourbillon des bagages enregistrés, des compagnies long-courrier, des équipages raides comme s’ils sortaient du pressing, des accélérations prodigieuses au-dessus des océans et des chaînes de montagnes, des symphonies nuageuses, des chaleurs d’étuve où les poumons peinent au pied de la passerelle…
Jouant des climats, des températures, du soleil et de l’odeur des hommes, je vivais chaque voyage comme une revanche sur le sort, sur moi-même, le hasard, la monotonie du temps. Débarqué, j’avais des appétits de naufragé, des frénésies de bagnard en cavale, des joies intenses, brèves et furieuses comme des explosions. Et mon cœur qui battait la chamade à la seule pensée de bougainvillées, de palmeraies et de mer bleue…

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