Suite Indochinoise 9

Ce sont de maladroites photos jaunies, des soldats en treillis qui rient et fument des cigarettes sans filtre. Guerre d’Indochine, dont les noms s’égrènent comme autant de pierres multicolores d’un chapelet venimeux : Nghia Lo, Gia-Loi, Hoa Binh, Xuan-Mai, Tai-Binh…

Photos d’amateur, prises avec un médiocre appareil, photos de copains, photos de parachu-tages au-dessus de collines noires, moutonneuses de jungle, lunaires parfois. Rapides brancardages, de l’herbe à buffle jusqu’au ventre, de l’eau jusqu’au cou. Colonnes interminables, distendues, rissolant sous la chaleur, craignant le bruit, se méfiant des fourrés, en quête d’un objectif introuvable, d’une existence supposée, aléatoire. Attaques, patrouilles, coups de main sous la protection de quelques hélicos, d’un ou deux canons de campagne qu’il faut tirer, pousser dans les ornières, hisser sur les talus, retenir dans les pentes herbeuses. Silhouettes anonymes, floues pour la plupart, montant à l’assaut d’un ennemi invisible, mitraillant devant elles le vide absolu, néant démoniaque d’une histoire oubliée… Au Laos, en avril 1953, dans la fameuse plaine des Jarres, René Coatalem, mon oncle, est à la tête de sa section de parachutistes autochtones, au garde- à-vous sur trois rangs. Fin 1953, autre photo, je le retrouve à Hanoi, portant fourragère et képi. Remise de la Médaille militaire, pluie battante. A ses côtés, un sous-officier vietnamien qui, devenu colonel, sera l’un des derniers défenseurs de Saigon en 1975.

Après Diên Biên Phu, où il se portera volontaire, René échouera dans un camp viet, le n°73, où il se fait passer pour belge – notre patronyme, qui fleure pourtant l’ardoise et le varech, et qu’un probable aïeul, pirate à demi, illustra au XVe siècle par le sac de la ville de Bristol avant de devenir amiral de la flotte portugaise, permettant tous les subterfuges, y compris les plus enfantins.
Libéré, René regagne la France fin 1954. L’Algérie, la Légion et deux galons de lieutenant l’attendent. Il a trente ans.

Saigon. Le ciel ne veut pas tomber. C’est une masse énorme de plomb en fusion qui, sur un mystérieux déclic, se déclenchera tout à l’heure en une formidable avalanche. D’une seconde à l’autre : ville noyée, obstruée, dégueulant ses eaux en torrents, remplissant chacune de ses rues comme de vulgaires canaux. Sans parler du vacarme, de l’obscurité, on ne voit guère à dix mètres – le monde est un chaudron.
De dépit, j’allume la télé : Stone et Charden, il y a quinze ans, juste après un reportage mielleux sur la faune des Galapagos.

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Cherchez l’erreur !
Bar du Rex, ancien quartier des officiers américains célibataires. De son cinquième étage, la terrasse domine la ville. Je bois un Martini hors de prix, les yeux posés sur la façade chou à la crème du Grand Théâtre. Silence étonnant d’une cité presque sans automobiles.
Au bar, des Australiens, des Viêts autour de tables en métal, des bonsaïs dans leurs pots décorés, et des volières tristes où les oiseaux sont muets. Regards sans équivoque des filles qui guettent leur client du soir, le jaugent, l’évaluent, riche ou non, exigeant ou pas, naïf ou vicieux, demandeur ou indifférent.
Je me souviens du reportage de Lartéguy sur les derniers jours de Saigon, en avril 1975 : l’Armée révolutionnaire du Nord prenait peu à peu cette ville curieusement pavoisée de drapeaux français, et toutes les filles cherchaient à se marier au premier venu, du moment qu’il fût blanc, qu’il possé-dât surtout un billet d’avion pour l’Europe. Ainsi ne resta plus dans les rues désolées que le « second choix » ou des inconscientes vite rééduquées par les oncles commissaires…
J’attends Mannix depuis une demi-heure.
Fana de sophrologie» technique d’autosuggestion utilisée pour se déconditionner du stress professionnel, ce garçon s’accorde une séance d’un quart d’heure par jour, après la douche, avant l’apéritif. Son truc fonctionne du tonnerre de Zeus : il s’endort dix minutes d’affilée n’importe où, n’importe quand, flotte dans un état bienheureux le reste de la soirée, l’œil frais et le teint lisse. Je lui concède nos additions alcooliques qu’il règle par paquets de dôngs sans sourciller, mieux, un sourire béat aux lèvres… Allez, pour une fois que j’ai un bon copain et que l’énergie nucléaire me
désaltère !
Pour l’heure, Mannix est allé s’acheter un lot de tee-shirts, articles pour lesquels mon Bordelais semble être frappé par à-coups d’obsession. En taille XL pour le gabarit européen, le coton imprimé de n’importe quel slogan n’a ici qu’une vertu : la couleur vert Nil du dollar.

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