Suite Indochinoise 8

Un bac pour la « Rive obscure », hier soir, vers dix heures, au départ de l’ex-quai de Lagogne, afin de rejoindre cette presqu’île de Thu Thiêm, l’autre berge de la rivière Saigon…
Du temps des Américains, un projet d’aménagement de la zone – créer une Saigon-bis, moderne, électrifiée, industrielle – avait été établi. Au programme, d’abord : foutre le feu, tout raser, assécher les marais en les comblant de terre et de béton. Pas de suite, évidemment, depuis 1975…
Baraques, cahutes, végétation touffue, tropicale, ponctuée de lampes sourdes, de froissements furtifs, ombreux. Langue de terre boueuse où trois cent mille habitants s’entassent. Mauvaise réputation. Ne jamais s’attarder. District considéré comme « pauvre » par les autorités elles-mêmes, et le pays s’y connaît question misère. A la périphérie, les rues sont des canaux puants ; les véhicules, de rares barques plates.
J’ose à peine descendre du bac, autobus fluvial reliant les deux rives. On me regarde à la fois lourdement et avec indifférence. Il est si tard pour un Européen esseulé… Par bravade, le long du terre- plein, je progresse sur cinquante mètres, les mains au fond de mes poches, crispées sur mon passeport et une liasse de dongs, sifflotant, l’air dégagé… Objectif mineur : une baraque en planches, un « café-kem », où une enseigne Vache-qui rit dessine une cible rouge sur le mur. Cinq tabourets bas, deux tables en rotin, une lampe à pétrole dont la lueur bleue vacille. Odeur violente de saumure, de vermicelle bouilli. Des types en short fument et jouent au mah-jong, le front bas, la mine sérieuse. Les pièces cliquettent sur le plateau. Une pile de billets retenus par un élastique pour enjeu.
Le patron qui m’a vu arriver m’invite du geste et de la voix :
– Hello ! Hello ! Yes, sir ? Corne on !
Je rebrousse chemin et remonte dare-dare sur le bac suivant où s’enfourne une cohue d’hommes fatigués et de vélos durs. Suffit pour le frisson !
Reprenant pied sur l’autre rive, je file direct au Saigon Floating Hôtel, étrange bateau-hôtel remorqué par les Australiens depuis Singapour et ancré dans le port. Prix prohibitifs, néons partout, sauna, piscine, filles faciles.
De l’autre côté ? Rien à voir. Le trou. Oui, le trou intégral, m’explique un Français.
Sa famille est établie au Vietnam depuis trois générations. Son grand-père était médecin militaire. Son père, dans le commerce. Lui bosse dans le « shipping », affrètement de navires pour des destinations diverses et des cargaisons variées.
– Dangereux ?
– Pas plus qu’ailleurs.
Saigon comme fantasme, comme fiction… Où avais-je donc lu queThuThiêm grouillait de malandrins et de coupe-jarrets ?
Il m’apprend le « oui » à Maastricht.
– Du 51 %, je crois. Je l’ai entendu ce matin, sur Radio-France Internationale. C’est ma tournée. Que prenez-vous pour fêter ça ?
Avant que la pluie ne s’abatte en trombes, je termine ma soirée devant un œuf « opla» au Café Givrai, jadis Q.G. des correspondants de guerre. J’ai ouvert mon carnet de poche, dévissé le capuchon de mon stylo…
Le temps indochinois infuse comme du café, goutte à goutte, dans le filtre serré de mes noires pensées.
De quoi va-t-il être question sinon, déjà, d’un peu de ma désillusion ?

Quelques mots : may bay (avion), rau mang (liseron d’eau), em dep lam (vous êtes jolie), anh yeu em (je vous aime), di rua (diarrhée), phap (français), cai man (moustiquaire).
Ajoutons que le d se prononce z et que ng se dit
gn.
Heureusement, bonjour comme bonsoir se résument par chao.

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*
Saigon. Mannix a trente-six ans, un début de calvitie, une barbe soignée, un divorce dans les dents et, depuis, une passion immodérée du voyage lointain. Il travaille à Blaye, près de Bordeaux, dans une centrale atomique. Et si le risque paie, il le dépense aussitôt, sans amertume, ni question. C’est au bar du Continental – une fleur odorante de ffan- gipanier est tombée sur ma chaise – que nous nous rencontrons. Lui aussi circule dans le pays avec les sbires de Vietnam Tourism. Nous sympathisons tout de suite. Avec son accent du Sud-Ouest, son culte du bordeaux et ses frénésies de « bonne bouffe », il me plaît autant qu’il m’amuse. Nous nous proposons d’aller dîner, déjà vieux complices.
– Affaire conclue !
Et nous voilà bras dessus, bras dessous, à remonter la rue en direction de la poste et de la cathédrale Notre-Dame-de-Saigon. En route, on s’arrête au Tiger Bar où Charlie, Chi de son vrai nom, nous sert deux Pernod à l’eau distillée.

– Dîner en ville sans avoir pris d’apéritif est une faute de goût ! me précise Mannix.
La nuit est traversée de chauve-souris. Nous zigzaguons sur les trottoirs. Je me sens joyeux.
– On rentrera en pousse ! dis-je, comme si la chose m’était désormais naturelle.

Lors de mon précédent voyage en Inde, dans l’État de Goa, ex-Inde portugaise et catholique, j’avais eu, deux heures durant, alors que je me trouvais allongé sur une plage déserte, et que le tiède océan clapotait à mes pieds sur cinq kilomètres de rivage ombragé de cocotiers, la tentation de tout abandonner, de tout lâcher, de disparaître loin de la vieille Europe… Il me suffisait de déchirer mon billet de retour, de faire virer mes économies sur une banque indienne, de prolonger mon visa, de louer une voiture et de filer droit vers le sud, direction Mangalore. Vu les prix pratiqués dans la région et la gentillesse confondante des gens du pays, j’aurais trouvé sans me fouler une villa parmi les cocotiers, au bord de la mer d’Arabie. De Paris, V. serait venue me rejoindre. Et à la manière de ces poignées de hippies disséminés sur les plages de Baga et Chapora, nous aurions vécu longtemps d’amour, de soleil et de curry, pour moins de vingt francs par jour…
Posté sur le trottoir, bras ballants. Deux ou trois motocyclistes crèvent aussitôt le ban des vélos – lente et interminable procession calme, deux cents bicyclettes à la seconde aux grands carrefours, ponctuée de rares coups de sonnettes et d’encore plus rares accrochages – et m’accostent, souriants, confiants dans leur bonne étoile.
– Yes ?
Je donne sinon ma destination, du moins un cap approximatif, conviens d’une somme raisonnable. Et monte en croupe. Rien de plus pratique pour découvrir la ville de Saigon ! Car, dans la plupart des cas, le motocycliste qui n’a rien compris de l’adresse demandée vous balade, pépère, jusqu’à ce que l’on crie grâce…

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