Suite Indochinoise 7

Suis passé tout à l’heure devant le Continental, grand et lourd vaisseau de pierre blanchie. A l’angle du théâtre, une fillette m’a souri, tenu la main sur dix mètres, fourgué pour un dollar américain dix cartes postales dans une pochette. Les photos datent des années cinquante : couleur Technicolor, saturées, sans ombre, voitures démodées, jolies passantes en ao-daï devenues depuis belle lurette de vieilles grand-mères. Elle croyait m’avoir – alors que je serais plutôt ravi de ce premier clin d’œil du passé…

Saigon. À l’aube, dans les rues transversales, pleines du vol heurté des libellules. Des marchands de pains de glace approvisionnent les échoppes, les frigos sont une denrée rare. Petites tables en osier, chaises lilliputiennes où l’on est accroupi, il est cinq heures trente, le pho est de rigueur, nouilles et lamelles de bœuf.
A quai, sur le flot gras de la rivière Saigon, plusieurs cargos soviétiques à la coque embuée atten-dent d’être déchargés. Des marins fument des cigarillos sur les ponts. Le Dickson Panama, pavillon de complaisance, sommeille devant une rangée de canons rouillés.
Tout à trac, un couple me propose de jouer au badminton. Sur un terre-plein, entre des containers verrouillés et des caisses en bois marquées au pochoir MADE IN CHINA, j’échange volontiers quelques coups, le volant plane dans l’air tiède, au-dessus de mes sourires.
La ville n’est pas encore la proie des vélos, des pousses et des scooters, ces princes vifs du bitume. On peut marcher sans crainte le nez au vent. Malgré ses avenues géantes, soixante mètres de large avec contre-allées et kiosques à souvenirs, Madame Saigon reste une demoiselle de province.

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À la Grande Poste de Saigon, avec son auvent en charpente vitrée, on ne connaît pas les timbres autocollants. Sur les pupitres du hall où, debout, l’on peut achever sa correspondance ou rédiger un télégramme, des bols de colle blanche et des pinceaux sont à la disposition des usagers. Un peu de patience, beaucoup d’habileté, sous l’œil débonnaire du portrait géant de Hô Chi Minh… Socialisme oblige, les timbres de 2 000 dôngs reproduisent l’image de chantiers industriels, grues géantes tournant au-dessus d’un ballet effréné de bennes actives et de tracteurs volontaires.
Je suis allé au bureau de Vietnam Tourism. Les vols intérieurs ayant été réservés, mon périple se voit arrêté. Il se déroulera ainsi : Saigon, Dalat, cap Saint-Jacques, Mytho, Cantho, Sadec,Vinh Long, pour la Cochinchine ; Hué et Danang en Annam ; enfin, Hanoi, Halong et Haiphong au Tonkin. Pour chaque région, un guide, une voiture et un chauffeur.
– Et les hôtels ?
– Selon les places disponibles. Généralement, il n’y a pas le choix ; notre infrastructure est réduite.
– Bon. Quant au permis de circulation ?
– Le voici. À faire viser à chaque fois. Mais les réceptions de vos hôtels ou votre guide peuvent s’en charger… Bon voyage, bienvenue, et excusez- nous…
– De quoi ?
– Nous ne sommes pas encore très « rodés »… Je tenais à vous prévenir. Le Vietnam n’est ouvert au tourisme que depuis deux ans.

Sous la porte, chaque matin, un exemplaire de l’officiel Vietnam News. Dépêches de Reuter, AFP etVNS.Tri draconien à en juger l’actualité du jour où les seules nouvelles d’Europe concernent le drame yougoslave, la constitution hypothétique d’un gouvernement communiste en Macédoine, l’annonce d’un plausible remariage de la princesse Anne d’Angleterre… Mais comme rien n’entame la mentalité asiatique – « business » avant tout ! -, quelques publicités Nissan vantent aussi les derniers modèles de la firme (Nissan Cedric, Cabstar 1992) et rappellent en caractères gras le numéro de téléphone du concessionnaire de Saigon.

Glissé dans mon portefeuille – entre une liasse de dôngs et une facture de bar – la carte du Club de mon grand-père, à Saigon, au 25 du boulevard Norodom… Elle date de 1929. Le lieutenant Camille Coatalem est, en tant qu’officier, membre titulaire. Boirai un cognac-soda à sa mémoire s’il reste des murs, un jardin, un arbre, quelque chose. Mais va trouver un pousse qui baragouine
français !

Gontran de Montaigne de Poncins a la panoplie complète : c’est un gentilhomme vagabond, parlant huit langues, et qui fut, tour à tour, soldat, ouvrier à Rome, directeur d’usine à Manchester, reporter, explorateur.
D’une ville chinoise est le portrait d’une ville, Cholon, quartier chinois de Saigon, dans les années cinquante.
Poncins s’est installé à l’hôtel SunWah, il y prend des notes, fait des dessins et des croquis, place au début de chacun de ses chapitres le signe-chiffre chinois correspondant.
Dans l’un d’eux, des amis à lui cherchent un nom qui lui conviendrait, un nom qui « combine l’apparence extérieure avec l’essence de l’individu, en d’autres termes, l’accord profond existant entre le visible et l’invisible ». Dans un autre, Poncins raconte sa déconvenue lorsqu’il s’était mis en quête « d’une fille bien » et non d’une prostituée, alors que ces dernières hantaient en permanence les couloirs de son hôtel. Malaise général. Ses hôteliers ne savent plus où se mettre, ils ricanent et dodelinent du chef, très embêtés. N’auraient-ils pas, eux aussi, à compromettre une vraie jeune fille avec un Blanc de passage, tout à perdre et si peu à gagner ?

Poncins avec son goût de la pureté trouble l’ordre établi. Si ça démange monsieur, il n’a qu’à se servir dans le couloir, quoi ! Pour une idylle, désolé, rien en rayon. Il repassera.

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