Suite Indochinoise 6

Elle voulut aller manger des fruits de mer sur les rives de la Chao Phraya, voir un match de boxe thaï au Lumpini Boxing Stadium, danser enfin dans la boîte d’un grand hôtel. Elle m’avoua adorer Michael Jackson, raffoler de karaté et de burgers. Si j’allais dans l’île de Phuket, ajouta- t-elle, par exemple la semaine prochaine, elle prendrait volontiers l’avion avec moi. Deux ans qu’elle n’avait pas vu la mer. Je lui offrirai son billet… Quant à l’hôtel de cette nuit, elle et moi, moi et elle, on trouverait un arrangement : pour une « complète », c’était au forfait, elle fournissait les préservatifs. Elle précisa d’un air désabusé :
– No limits, Léo…
Mon cœur flancha. Mes nuits de Chine sentaient le parking, et le froissement des billets – ces bahts frappés du portrait du roi Bhumibol en uniforme – remplaçait le frou-frou des éventails laqués. Déjà un tuk-tuk jaune et vert pilait sur la chaussée pour nous embarquer.
– Yes, sir ? Hôtel ? Restaurant ?
Avais-je envie de cette enfant aussi rouée que naïve ? A la vie, je ne demandais ce soir-là qu’une douche glacée, un verre dans le jardin de l’hôtel, une heure de lecture, beaucoup de calme. Bangkok by night avait des allures de cauchemar.
Je pris trois cents bahts et les refilai, en boule, à Mey.
– So long, Mey.
– Oh, Léo ?
– Hâve a good time.
Le tuk-tuk démarra sur les chapeaux de roues. J’étais à l’arrière, accroché aux barres transversales, heureux d’entendre rugir et pétarader la machine. Dans mon dos, Mey retournait au Pink Panther. Seule, elle me l’avait dit, elle ne savait jamais où aller. Après le premier virage, l’œil dans le rétro, mon chauffeur essaya, vicieux comme un babouin :
– Massages ? Fucky-fucky ?
La vie continuait pour tout le monde.
La déconvenue serait le premier ingrédient, sinon le principal, du voyage réussi. L’imprévu nous débarrassant de nous-même, la faille soudaine du monde nous donnerait à voir et à vivre au-delà des prévisions et des circuits, et ce train en retard, ce vieil avion bimoteur jamais parti, ce guide aussi retors que malhonnête, ont des chances de rester, à l’avenir, confits dans le sucre de nos souvenirs comme un sommet inégalé.
Fort de cette expérience, vérifiée plus d’une fois, quelle saloperie viet m’attend à l’aéroport sai- gonnais pour qu’enfin je vive un peu ?
*
Ma haine viscérale du « marchand », type humain incontournable, n’importe où, quoi qu’on fasse, trouvant toujours un truc à vous vendre, au meilleur prix, prix d’ami, pas-cher-mon-frère, comme si le monde lui-même était à vendre et que, de surcroît, nous étions acheteurs…
Ô détachement parfait du bonze thaï nourri chaque matin d’offrandes, ayant pour seules richesses sa sébile de jonc tressé et son sarong !
Bangkok. Ce soir, à la télévision, un épisode préhistorique de Dallas doublé en thaïlandais. Bobby ressemble à un pur samouraï ; J.R., avec sa voix gutturale, à un odieux marchand de soupe. On s’attend aux passes accélérées de kung-fu ; d’évidence, leur complet-veston cache un pagne traditionnel.
Chambre 416. Une corbeille de fruits jaunes sur la table de chevet, des serviettes de toilette sur la moquette râpée. Pour le plaisir du nom, j’ai acheté une fiasque dorée de whisky « Mékhong ».
J’essaie de lire Gontran de Poncins, sans succès. Le cocotier du jardin tropical tremble sous la rumeur de la ville.
Au dancing de l’hôtel, le bien nommé « Nana Hôtel », Sukhumvit Road, les filles au bar ont un regard appuyé. L’une d’elles, lorsque je passe, pose ses doigts sur mon bras nu. Mon horoscope du matin – une machine délivrant pour quelques bahts un carton imprimé en anglais et en thaï – précisait, laconique : « You are incredulous and scep- tical. »
— Yes, indeed. I’m apoor lonesome farang…

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Mon premier Vietnamien au Vietnam : un employé de l’aéroport de Saigon, assis sur un banc, un balai à la main, dans un uniforme étroit, probable surplus soviétique retaillé pour le gabarit local. Puis des douaniers faméliques, casquette vissée, tout en os, avec des corps de gosse de quatorze ans, et, derrière leurs guichets usés et officiels, lumineux, étincelant, bleu pétrole, le ciel indochinois, le ciel du Vietnam

Saigon. Mondial Hôtel, mardi, quatorze heures. L’établissement se trouve sur l’ex-rue Catinat, aujourd’hui Dong Khoi Street. Mes deux fenêtres donnent sur l’escalier de secours, lui- même encastré dans un puits, surmonté d’une verrière salie, autour duquel tournent à chaque étage les chambres les moins chères. Comme vue sur la ville, c’est râpé !

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