Suite Indochinoise 5

Finalement, il s’arrêta devant une haute porte surmontée d’une enseigne lumineuse. Un portier cérémonieux s’avança pour m’ouvrir le chemin. Pour la première fois de ma vie, j’avais vingt-cinq ans, j’entrai au claque…

Cet établissement, à l’orée de Patpong, avait une réputation qui forçait mon respect. Dans l’avion de la Bengladesh Airlines, mon voisin de siège, un Arabe de Dubaï, exportateur de soieries, m’en avait vanté les mérites, puis un autre type à l’hôtel qui éclusait des bières hollandaises au bord de la piscine, enfin un officier australien, attaché d’ambassade, rencontré dans l’ascenseur en compagnie d’une fille de la maison en question… On a beau dire, on est attiré par les adresses prestigieuses. La renommée internationale du Pink Pan- ther m’enchantait. J’y décelais un tranquille parfum de soufre, j’avais faim de frissons sans risques.

Au bas de quelques marches capitonnées, je trouvai un bar en U, une volée de hauts tabourets où perchaient une vingtaine de filles en body. Barman européen, musique rock, flippers dans un coin, bouteilles sur le comptoir. Ayant posé une fesse sur un tabouret libre, une, puis deux hôtesses vinrent gentiment me faire la conversation. Afin de me donner une contenance, je commandai à boire : une bière pour moi, des Cocas pour les demoiselles. Les questions fusaient, disque rayé, imbéciles :
– Where are you from ? Do you like Bangkok ?
– What is your name ?
– Léopold, mentis-je. Je suis aquarelliste et vétérinaire. Je fais le tour du monde.
La plus laide, Mey de son prénom, mit une main propriétaire sur ma cuisse. Les autres s’écartèrent.
– Oh, Léopold ! Very good ! Fine ! Doctor for the animais !
Passée la minute d’émotion, mes battements de cœur redescendus à un rythme plus normal, je pris le loisir d’observer le décor : un genre de salon d’exposition à la Conforama, faussement accueillant, peuplé de filles maigrichonnes, tristes dans leur tenue fluo et qui, sous leur maquillage, paraissaient se ressembler comme autant de clones.

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La musique était assourdissante. Du Joe Cocker. Le barman céda sa place à une Thaï plus
âgée.
– Do you like Pink Panther ? demanda Mey en forçant la voix.
Elle avait fini son Coca et regardait son verre vide.
Je dis oui, mollement, trop mollement. On me comprit. Trop jeune encore pour être déjà émous- tillé. Trop timoré, aussi. Dans le doute, sur un signe de la vieille Thaï, on m’entraîna à l’étage.
– Follow me, Léo.
Mey me tenait la main d’autorité. Elle monta devant moi en se tortillant. Je lui donnais dix-sept ans.
Au premier, sur une piste surélevée où clignotaient des spots de couleur, dansaient une douzaine de filles nues, qui se frottaient à des rampes d’acier verticales.
Feignant le blasé, je souris, l’air entendu, amateur tout de même, ne sachant plus s’il fallait m’asseoir, recommander quelque chose, danser moi-même ou applaudir. Je dis à Mey :
– Beautiful… So beautiful…
Elle ricana. Elle voyait que je me foutais d’elle.
Arrivé beaucoup trop tôt, j’étais pour l’heure le seul client de l’établissement. Tel un papillon capricieux, mon regard n’osait butiner de si charmantes fleurs. Toutes les filles me lorgnaient et le jeu des glaces, derrière elles, les multipliait à l’infini. J’adressai un signe idiot de la main et redescendis en catastrophe, Mey sur les talons.
Au bar, je voulus payer.
– How much ?
On me fit une addition salée, Mey étant comprise dans l’opération : ma bière, les Cocas, et l’amende payée au gérant pour l’emmener.
– Six hundred, répéta Mey, et elle me pressa la main.
Je payai donc et sortis. Dix minutes plus tard, Mey apparaissait. Elle avait troqué sa tenue de travail pour une chemise blanche et brodée, un pantalon de toile, des sandales. Une natte dans le dos. Un sac à main avachi. Sans ses talons, Mey devait mesurer un mètre cinquante-cinq. Pour trente-cinq kilos. J’eus du dégoût pour moi- même.
Mais ma petite paysanne avait l’air contente. Tu penses, être dehors de si bonne heure, avec un grand benêt comme moi, sentimental, inoffensif, si peu roublard ! Ça la changeait des quinquagénaires allemands, abusifs, radins et vicieux. J’étais son gâteau, à Mey, sa récréation, un bon nigaud de fiancé qui cracherait ses bahts sans s’en apercevoir, par politesse.

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