Suite Indochinoise 4

Le roi actuel de la Thaïlande, ex-royaume du Siam, a un nom de crème de gruyère, il s’appelle Bhumibol. Chaque soir, en fin de programme télé, une bande de « morceaux choisis » clôt l’antenne : discours, visites officielles, réceptions, et visages extasiés de la famille royale entourant sa Grandeur, Dieu-Vivant, Rama IX.
Après les événements de mai 1992 qui, à Bangkok, opposèrent plusieurs jours des manifestants pro-démocratiques et l’armée nationale, aux méthodes expéditives, le roi convoqua au palais son Premier ministre Suchinda, et le curieux Chamlong, chef de l’opposition. Respectant à la lettre la coutume et un draconien protocole – les télévisions du monde entier diffuseront cette scène d’un autre âge -, les deux hommes arrivèrent à genoux, mains jointes sur le ventre, l’air humble, profil bas, pour se faire vertement sermonner par leur souverain. Dans son costume trois-pièces, à quatre pattes, Suchinda, dit le Vilain, ressemblait à un roquet au milieu d’un incongru mobilier Louis XV… L’épreuve de force qui enflammait le pays tournait à la pantomime, Guignol punissant et bannissant le méchant Gna- fron, sous l’œil de biche du tendre Chamlong…

Une trousse Steripack, un carnet à élastique dit « de charpentier », deux feutres noirs, et malgré tout quelque lecture : Le Voyage du comte de Forbin à Siam, raconté par lui-même (Éd. Zulma), D’une ville chinoise de Gontran de Poncins (Éd. André Bonne), et une jolie brochure publiée dans les années vingt, sous l’égide duTouring Club de France, par le Comité du tourisme colonial, ayant pour titre L’Indo-Chine.
J’étrenne aussi un Minolta 24 x 36 de poche, un K-Way pour la mousson, un couteau suisse à neuf lames, une lampe-torche, et un bel allant digne d’un diplômé frais émoulu de l’École d’administration coloniale.

Deux heures du matin, ayant rôdé à Patpong, le « quartier chaud », j’accroche un tuk-tuk en maraude qui fonce dans la nuit. Cinquante bahts pour rentrer à l’hôtel, le prix fort, bien sûr. Aux carrefours le ballet des phares débusquent des nuages étales de fuel brûlé. Bangkok ne dort jamais.
Longe la gare Hualampong aux abords de laquelle veillent des ombres interlopes. Pieds nus sur le bitume, un gars en chemise insiste au croisement pour me fourguer des faux Lacoste.
– Good price ! Good quality, sir !
Je n’ai que ce que je mérite : gueule de touriste, fantasme de touriste, emplettes-souvenirs de tou-riste. J’appartiens à ce troupeau innocent que l’bn trait de ses dollars US.

Dans mon bagage : le récit de voyage du comte de Forbin, entre 1685 et 1688, dans ce qui était le Siam, aujourd’hui la Thaïlande. Pour cet exmousquetaire, futur officier de Jean Bart et de Duguay-Trouin, la mission consiste à accompagner la délégation française, envoyée par Louis XIV, auprès du roi de Siam, Phra-Naraï… En route, au sud de Sumatra, leur navire, la Maligne, aperçoit en pleine nuit un gros bâtiment qui, toutes voiles dehors, semble foncer vers eux. Croyant à un abordage dans les règles, les marins français tirent plusieurs coups de semonce puis se préparent au combat. Sans changer d’un iota sa course, le bateau se rapproche toujours, muet, énigmatique, décidé. La collision est imminente. D’un habile tour de gouvernail, la Maligne évitera le pire : les deux navires s’effleurent et disparaissent dans la nuit qui les engloutit. Juché sur la dunette, le fusil au poing, Forbin note que les ponts du bâtiment étaient déserts, qu’il n’y a vu aucune lumière, ni trace d’un quelconque équipage. Bref, que le bateau avançait seul, poussé par les vents, fixé à son cap… Etrange apparition, quasi fantomatique, comme l’image reflétée d’un miroir lointain, mirage aquatique, négatif vide d’une aventure sans lendemain. Pour ma part, j’aurais été ébranlé par un tel signe. Le comte de Forbin, de meilleur acier que moi, a tôt fait, lui, d’oublier la chose.

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– Pink Panther ?
Contorsionné sur son siège, les yeux allumés, lâchant presque sa cigarette, mon chauffeur de tuk-tuk répliquait :
-Yeeeees ! Good ! Fucky-fucky, massages, very good !
C’était en 1984, lors de mon premier voyage en Asie. Une telle réclame ne me surprenait plus : sur chacun de mes trajets, entre deux feux rouges, deux ralentissements de circulation, les conducteurs de ces étranges Vespa à trois roues avaient tous essayé de me fourguer des photos licencieuses, des préservatifs ou les charmes d’une cousine. Et, puisque je répondais par la négative, ils embrayaient avec une mine de conspirateur sur quelque garçon bon marché, gentil, et bien monté, dont ils avaient la connaissance. Mais, cette fois, basta, j’étais princier : le Pink Panther à cinq heures de l’après-midi, et direct s’il vous plaît !
– O K, sir. No problem.
Mon tuk-tuk virait de bord, mettant plein gaz vers l’est de la ville, mû par un tel empressement que j’en vins à conclure qu’il toucherait, du fait de m’y avoir amené, un dividende sur mon entrée et mes consommations.

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