Suite Indochinoise 35

Je cherche à tuer le temps entre deux averses. Coca en bord de rade où rouillent des cargos. La baie, devant moi, se déroule en un somptueux paysage que gâchent à peine les brumes descen-dues du nord.
Moins de dix clients à l’hôtel. Hier soir, le garçon d’étage m’a suivi jusqu’à ma chambre. Sur le moment, je n’ai pas compris, imaginant qu’il venait dénouer la moustiquaire, baisser les stores, préparer le ht et non s’y vautrer. Il a fallu que je me fâche. Servile, me voyant sans femme, il pen¬sait que « j’en étais ».
Lu une heure sur la terrasse avant de dîner.
La salle à manger abrite une escadrille de moustiques affamés, des chauves-souris crain¬tives, une scène de théâtre cachée par un rideau de velours. Le service est lent, il s’étire dans la nuit tropicale et se dissout.
Il n’y a plus personne aux cuisines. On se croi¬rait dans un mauvais roman provincial, sous-pré-fecture au mois d’août assommée par un meurtre crapuleux, tenu secret, connu de tous.
Au bar, deux Marseillais en Lacoste jouent, maussades, à la belote. Le plus âgé voudrait bâtir un hôtel de quatre cents chambres dans la baie mais les autorités de Hanoi font traîner les choses.

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– Des chinoiseries, merde !
L’autre, son bras droit, confirme du menton.
– Demain, on ira en voiture.
– Le plus tôt possible.
– Oui. Sept heures, départ.
Mines patibulaires. Ils boivent du Ricard dans des verres à whisky et s’expriment par moment à voix basse. Une jeune Viêt vient les rejoindre, ils l’embrassent sur les joues. Us dînent ensuite à une table ronde, dans le fond, une bouteille de vin posée au milieu d’eux comme une lampe rouge.
Je me lève. Ils ne répondront pas à mon bon¬soir.

Baie d’Halong, huitième merveille du monde. À l’aube, brumes argentées, insistantes, partout. Les silhouettes des trois mille rochers karstiques sont des fantômes chevelus.
Mal dormi. Il pleut.
Je mets un pull, endosse mon K-Way. On se croirait en Bretagne.
A cause du mauvais temps, un vieux ferry amé¬ricain remplacera la jonque prévue, nous ne pour¬rons descendre dans les grottes qui truffent les rochers par défaut d’accostage.
Un monstre marin hanterait cet hallucinant labyrinthe. Les pêcheurs du coin, dont les jonques à moteurs slaloment entre les îlots, en sont per¬suadés. Le décor est si fantasmagorique qu’une cousine de Nessie ne surprendrait pas.
Des Viêt-Kiêu, Vietnamiens exilés à l’étranger, revenus au pays le temps de vacances pour claquer leurs devises et faire bisquer les cousins, compo¬sent la majorité des passagers. Ils se sont regrou¬pés à l’avant du bateau, sur des chaises en plas¬tique, et jouent aux cartes ou déjeunent de nems et de fruits rouges. Hormis le capitaine à la barre, un mégot entre deux dents, l’équipage reste invisible. La salle des machines est vide. La buvette fermée – la barmaid ayant la grippe.
En veine de confidences, une dame d’une cin¬quantaine d’années me fait la conversation.
– À votre gauche, l’île de l’Éléphant… En face, le Buffle, et à côté, le Bonnet phrygien…
Elle embraye sur ce qui la tracasse. Elle en a gros sur le cœur. Son français est un peu sec.
Depuis des années, j’envoie des sous à ma famille restée ici, à Hanoi, je veux dire ma sœur, son mari, leurs enfants, une tante, une nièce. C’est la première fois que je reviens, c’est dur… Terrible… Je me suis aperçue que personne ne travaillait. Vu le niveau de vie, mon argent suffisait. Ils vivaient sur mes mandats. Toute la famille. Un neveu a eu le culot de me demander d’augmenter la somme pour qu’il puisse s’acheter une moto Honda… Je suis effondrée.
– Qu’allez-vous faire ?
– Je rentre jeudi à Paris. Ils n’entendront plus parler de moi, fini. J’ai un restaurant à Paris, dans le treizième. Je suis endettée jusqu’au cou. Nous travaillons dur, vous savez. Nous sommes des anciens « boat people »…
L’île du Képi passe à bâbord. Nous entrons dans le chenal dit du « Château-Renaud ». Les rochers virent au gris et au bleu dur. Quelques oiseaux frôlent le bateau que le miroir lisse de l’eau dédouble. Ces mille kilomètres carrés, creu¬sés par la queue du dragon géant, mènent jus-qu’en Chine…

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