Suite Indochinoise 34

En avant, calme et droit, gonflé de l’indiffé¬rence amusée des vieux dragons de Cavalerie. Il ne peut rien m’arriver, ainsi en ai-je décidé. Même à minuit. Inutile de fourrer dans ma chaussette une matraque en plomb, comme le fit Evelyn Waugh à Port-Saïd, ou d’aller réveiller mon ami Mannix qui dort du sommeil du juste deux chambres plus loin. Soyons courageux !

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Mais à peine ai-je franchi cinq cents mètres, qu’au détour d’une rue vide, cinq ou six garçons d’une douzaine d’années m’emboîtent le pas… Telle une meute de chiens, ils calquent leur allure sur la mienne, ralentissant si je ralentis, s’arrêtant si j’observe un semblant de pause. Et lorsque je me retourne, ils feignent de ne pas s’occuper de moi, restent à distance.
Je continue. Ils ne me lâchent pas, je les sens dans mon dos, parlant à voix basse.
Soudain, il accélèrent, me dépassent, revien¬nent sur moi, m’entourent. Le premier m’inter-pelle sous un vague prétexte. Un second tente de me faire les poches. Je les repousse fermement et tourne casaque. Un autre s’accroche, puis deux, puis trois.
Ça tourne à la bagarre. Ils en veulent au petit sac à dos que je porte à l’épaule – et qui contient, folie de ma part, mon passeport et mon billet de retour. Mon mètre quatre-vingts fait barrage : mes claques tombent de haut, à pleine vitesse, mes ruades vont loin. Il faut bien que je me défende. Je suis Gulliver contre de hargneux Lilliputiens. Ils décampent. La victoire est facile…
Personne n’a bougé dans le café-vidéo d’en face. Mieux, on nous admirait. Le patron qui ran-geait ses chaises en les empilant et le vieux pousse qu’il mettait dehors ont goûté au spectacle. On ne rigole pas tous les jours.
Je retourne sur mes pas, mi-victorieux, mi- amer.
Ces mômes m’auraient demandé mille dôngs que je leur aurais donnés. Le lac Hoan Kiem, où selon la légende un pêcheur reçut du génie du lieu une épée magique pour combattre les envahis¬seurs Ming, ne me tente plus. Je n’irai pas voir sur l’îlot de la Tortue le stupa commémoratif.
– YesPYes?
Je ne réponds pas au pousse de tout à l’heure. Il rentrera à vide, sans moi. Ses jambes luisent, parcheminées comme des feuilles de tabac. Et son trot decrescendo de bête fatiguée a une résonance de caoutchouc sur le bitume tiède…

Direction la baie d’Halong, province maritime de Quang Ninh.
Cinq heures minimum de route, encombrée de camions et d’autocars antédiluviens, avec une pause-déjeuner à Haiphong, port industriel du Nord-Vietnam, jadis cible privilégiée des bombar¬dements américains.
Deux bacs à bout de souffle pour traverser les méandres limoneux de l’estuaire. LeTonkin a une couleur brune de glaise, où l’eau magnifie la terre envahie.
Pluie d’apocalypse dès qu’on approche. Rizières partout, pays de miroirs brouillés. Et nous, sur la rive-diguette, accélérant à fond, guet¬tant, inquiets, le cirque coléreux des éclairs com¬pliqués et du tonnerre. Autant de sas successifs vers les monts naufragés, la féerique Halong.

Au Halong Hôtel I, dont le décor est dans une note colonial style, la chambre occupée par Cathe¬rine Deneuve durant le tournage du film Indochine est louée plus cher que les autres – il ne sera pas dit que l’on couche impunément dans son lit. Comme avec le guide de Hué, qui me désignait, béat, la balustrade d’un temple où l’actrice avait daigné asseoir son postérieur, je joue l’imbécile.
– Corinne qui ?
– Catherine De-neu-ve…
– Connais pas. Française ? De quelle époque ?
Fard de l’employée qui pique du nez.
Quand donc les voyagistes programmeront-ils une visite à Sadec, dans la maison de Marguerite Duras ?

Halong. Tour en ville à califourchon sur une moto tchécoslovaque, mon chauffeur porte le casque colonial, il ricane dans les virages.

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