Suite Indochinoise 3

Pour l’Indochine, j’ai des antécédents. Familiaux. Compliqués. Par ricochets, dirait Cendrars. Un grand-père paternel, lieutenant de tirailleurs annamites, en poste sur le pays (Cochinchine) au 2e Régiment d’infanterie coloniale, de 1927 à 1930. Un oncle René, frère aîné de mon père, sous- officier puis officier de Légion durant presque toute la guerre d’Indo, parachuté volontaire sur Diên Biên Phu, prisonnier du camp 73. Je n’ai pas connu le premier, mort en 1944, résistant, déporté à Bergen-Belsen, à peine croisé le second, trois ou quatre fois, dans son appartement de Boulogne où, peintre du dimanche, il peignait des casbahs et des oueds mélancoliques, avant de décéder sur son voilier en mer d’Iroise, ramené jusqu’au port par son fils…
Mon père, s’il avait été plus âgé, aurait aimé cette périlleuse aventure à l’autre bout du monde. Il écopa du djebel algérois, plus tard, avec quelque gloire et une philosophie minimale de la vie qui m’a ensuite impressionné : solide bon sens naturel, paysan, empirique, où chaque chose pèse son poids de réalité concrète et non de fantasme, où chaque être se juge à l’aune de ses actes et non de ses paroles… La meilleure façon sans doute de tenir lorsque l’Histoire vous emporte dans ses tour-billons et qu’à moins de trente ans, sorti frais des études, l’on se retrouve contre un talus, chargeur enclenché dans le pistolet-mitrailleur, avec derrière soi une dizaine de gus en treillis qui, à votre exemple, claquent des dents, trempent leur veste.
Je n’ai compris mon père que tardivement, ayant moi-même avancé en âge, le fossé entre nous se remplissant à mesure que nous vieillissions : les années s’ajoutaient, formaient remblai puis passerelle entre lui et moi, je veux dire entre l’homme mûr, droit, ancré, posé en équation mathématique, et cet homme jeune, rêveur, amateur de livres et de musées, si peu rationnel, que je suis devenu (le jour de ma naissance, il rassembla, paraît-il, sa compagnie et fit tirer sept salves en mon honneur avant de canarder au canon la proche montagne et, amateur de plaisirs simples, saoula son monde au gros rouge et à la bière, les femmes du bled lui offrant ensuite une somp-tueuse couverture brodée, rouge et blanc, qui couvre toujours mon lit, et le chef du village, un méchoui qu’il dévora avec les doigts, multipliant mimiques et rots ainsi que l’exige la coutume).

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De fait, j’étais presque son contraire, moi qui vivais d’expédients, renonçais à une carrière, me vantais de flotter à la surface des choses, insaisissable, glissant aux rampes des longitudes… Le Vietnam, par exemple, à l’égal de l’Afrique où nous résidâmes trois années – mon père étant nommé par les Affaires étrangères au titre de la Coopération pour construire routes et ponts dans le sud de Madagascar, après avoir œuvré sur des pistes d’aviation en Polynésie -, m’était avant tout décor de théâtre pour une chorégraphie élémentaire où, devant des paravents stylisés, jouaient à la gué-guerre vaillants soldats, douces indigènes, extrémistes fourbes… Mais, finalement, l’intrigue était heureuse : poignards émoussés, balles inoffensives, blessures sans conséquence. Chaque figurant touchait son cachet… Paysage chromo de plomb émaillé et de carton verni, prolongement d’un désir enfantin, d’autant plus splendide qu’il relevait d’une architecture imaginaire.
*
Bolide de titane et d’acier pressurisé croisant dans l’air pur, 900 km/h au-dessus d’une nappe de nuages roses et dorés. Survolant le Groenland, il y a des années, j’avais cru apercevoir de mon hublot de Caravelle des Esquimaux sur la banquise. Plusieurs même m’avaient fait signe. Il m’arrive de penser à eux. Que sont-ils devenus, ces microbes humains dispersés sur l’immensité des glaces ?
Je sors de ma rêverie.
– Le visage, la forme de votre visage, c’est saisissant. Quelque chose d’oriental. On ne vous l’a jamais dit ? susurre mon voisin de siège.
– Syndrome « Lucien Bodard », probablement, n’allez pas chercher plus loin.
Bangkok, septembre 1992. Atmosphère moite. Je suis arrivé car mes vêtements collent ; j’ai pris huit ans de plus.
Le minibus slalome entre autant de voitures (japonaises) que de motocyclettes (japonaises). Les premiers tuk-tuk annoncent le centre-ville ou, si l’on préfère, les artères centrales qui se recoupent et s’embouteillent plus que les autres. Certaines avenues font plusieurs kilomètres. Il y a des trous énormes dans les trottoirs, et sur les fils électriques des millions d’oiseaux noirs vous chient dessus.
La piscine de l’hôtel est verte. Pressé par un personnel insistant, l’habitude du pourboire revient sans délai, geste automatique du farang de base qui remplace le sourire et annule les mots.
Dormi deux heures. Au réveil, complètement groggy. Penser à écrire un poème sur la climatisation. Impossible de joindre V. au téléphone. Je sors de ma chambre en automate et murmure : Coca- Cola.

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