Suite Indochinoise 24

Nous rentrons à l’Hôtel d’Orient (« Phuong Dong ») jadis glorieux, peut-être, il y a vingt ans au moins. Maintenant on trouve des cafards gros comme le pouce et, surtout, des chauve-souris accrochées, la tête en bas, dans la penderie, entre deux cintres. Mais comme la chauve-souris porte bonheur en Asie, personne ne veut y toucher. Mal dormi, du coup. Peur d’avoir une bestiole collée dans les cheveux.
Demain, j’irai à la plage, c’est décidé, une grande et bonne journée de mer et de soleil. J’en préviens Dao qui me sourit, opine du chef, vexée à mort.

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– Et la Montagne de marbre ? Le programme ?
– Désolé, non, je n’aurai pas besoin de vous, par contre si vous voulez vous baigner, je…
Rougissante, Dao scrute la route. Elle cherche un moyen de me rattraper, de ne pas sortir du planning.
– La voiture pourra vous emmener à la plage et vous ramener le soir. Pour déjeuner, je peux télé¬phoner à l’hôtel le plus proche, le China Beach, il se trouve sur la plage. Nous vous attendrons si vous voulez en fin de journée…
– Alors, d’accord.
La voiture pile net. La voie vient d’être coupée par des cordes entre lesquelles, rieurs et gogue-nards, traversent les enfants d’une école. Puis les cordes sont retirées et la circulation reprend, effa¬çant de son cours cet accroc de quelques secondes. Je confie à Dao :
– J’ai l’impression parfois d’être aussi un éco¬lier qui parcourt votre pays entre deux cordes.
– Nous sommes un pays si jeune, répond Dao, fragile comme une terre cuite du Musée Cham.

Je m’astreins à une discipline de fer – le répéti¬tif de mes habitudes, et leurs recoupements, tressant les mailles serrées de mon filet. Quel que soit mon état de fatigue, l’heure où je me couche, ou même le périple prévu pour le lendemain : une demi-heure chaque soir à mettre au propre les notes de la journée, et une demi-heure de lecture, crayon à papier en main – Forbin, Poncins, bro¬chure, et tout ce que je trouve en français ou en anglais basique. Ensuite je me lave les dents à l’eau tiède distillée, prends un comprimé de Palu- drine, referme sur moi les pans de ma mousti¬quaire, rêveur sous son baroque et paisible châ¬teau de gaze.

China Beach Hôtel, treize kilomètres de Danang, par une route droite qui file entre les eucalyptus replantés après guerre, les pins et les dunes herbues. La plage de sable est immense, déserte, ponctuée, de-ci de-là, de rondes barques en osier goudronné.
Température ahurissante, au moins cinquante degrés à l’ombre. Les rouleaux où je plonge sans réfléchir ne me rafraîchissent même pas – sorti de l’eau, le maillot sèche sur soi.
Ciel bleu intense, pure paroi où se grave le soleil. Très haut, vers l’ouest, des nuages forment une escadre de vaisseaux furieux, suspendus faute de carburant, le vent.
L’hôtel paraît abandonné, lunaire, base spatiale décimée par un virus microbien. Personnel peu¬reux, fantôme. Installations sommaires tournant à vide. Parking muet. Réception fermée. On est loin de la base de loisirs installée jadis pour les GI’s revenus des combats. Le bar n’a racolé que trois Viêts venus à mobylette et un Russe d’au moins deux mètres à voix de basse, qui écluse son litre de bière Hanoi, un cadeau recouvert de papier rouge brillant sous l’aisselle.
Je reste sur la plage, vingt bornes de sable blanc, moitié paradis, moitié enfer, à l’abri d’un solide parasol. Une vieille femme, surgie de nulle part, viendra me vendre des bananes vertes et des cacahuètes au sucre caramélisé.
– Combien ?
Elle répond avec ses doigts, souriant de toutes ses dents laquées de noir. Je lui achète ce qu’elle propose au prix fort et cherche un prétexte pour la retenir encore auprès de moi. Me sens si naufragé, pauvre Robinson condamné à la beauté. Cette beauté indifférente, presque odieuse, du monde lorsqu’il paraît intact. Il y a moins de trente ans, pourtant, les première unités de Marines débar¬quaient ici, sous les caméras de la presse améri¬caine, se jetant tête baissée dans le terrible engre¬nage que l’on sait…
Train Saigon-Hanoi. Au passage à niveau, les gens crient bonjour. Je fais la vache derrière ma barrière et dodeline de la tête, posément, avec une suffisance de terrien pour ces gens du voyage.
– Ils sont fous, me dis-je, de bouger par cette chaleur…
Le jeune marin en uniforme complet qui pêche dans l’arroyo puant a l’air du même avis que moi. Les fadas !
Des passagers endormis laissent pendre aux fenêtres leurs pieds jaunes et cornés. La locomo¬tive râle sa fumée cotonneuse dans les stipes des cocotiers virils. Et puis disparaît en soufflant vers la montagne.

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