Suite Indochinoise 16

Voilà ce que me proposait, goguenard, l’œil allumé, ce vieux sous-off de la Coloniale qui bre-douillait du français sur le boulevard Calmette, à Saigon : un extraordinaire billet de cent piastres, quasi neuf, couleurs éclatantes, avec entre ses marges immaculées des branches fleuries de fran- gipaniers. Sur une face le portrait de l’empereur Bao Dai, visage confiant, costume européen, et de l’autre, allégorie de l’Indochine unie, trois jeunes filles sur fond de palmes et de Mékong, chacune incarnant son pays par un type humain et un cos¬tume traditionnel, soit le Cambodge, le Laos et le Vietnam

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Le gars en voulait dix dollars. Je descendis à huit le premier jour, à cinq le second. Il m’avait suivi à distance et, depuis lors, connaissait mon hôtel. Dès que je franchissais le seuil, il réappa-raissait par enchantement, notre tractation repre¬nait. Renseigné sur le prix de ce genre de mar¬chandise, j’étais décidé à le lui prendre à deux dol¬lars maximum. Lui en voulait quatre, n’en démor¬dait plus.
Le jour de mon départ, j’allais quitter définiti¬vement Saigon, le vieux se tenait près de ma voi-ture. Qui l’avait averti ?
– Four dollars.
-Two.
– Ok ! Three, concéda-t-il d’un air de chien battu.
J’acceptai. La voiture démarrait. Je lui donnai l’argent par la fenêtre. Il me remit une enveloppe crasseuse, me salua à la militaire et disparut. Dedans un billet de cent piastres – le n° 541814, pour être exact -, mais aux couleurs passées, ter¬nies, comme un très ancien souvenir, un regret, esquinté.
Avais-je rêvé ?

Roulé huit heures de suite sur le damier des rizières entre les plantations d’hévéas, de caféiers, de théiers, avant de passer Bao-Loc et de grimper direct dans la montagne prodigieuse.
La guide, qui me sait amateur de pittoresque, me signale sur le ton de la confidence qu’il n’est pas rare, ici, de voir traverser des tigres. J’écar- quille les yeux, le nez à la fenêtre. En vain.
L’air est si frais. Dieu, là-haut, a mis la climati¬sation à fond.
Une 203 Peugeot rentrant sur Dalat nous double non sans mal. A l’intérieur, deux mariés, elle en robe blanche acrylique, lui dans un atroce costume de tergal. Je les retrouverai plus tard dans l’après-midi, au pied des chutes de Prenn, aména¬gées en parc d’agrément, flottant sur un cygne- pédalo en métal peint, l’un et l’autre accrochés à leur bouquet d’orchidées mauves…

Dalat. Station climatique à 1 500 mètres d’alti¬tude, au milieu des collines boisées de pins, Suisse irréelle et confiante sous les tropiques, au bout de la route n°2o. Les Français de l’époque qui croyaient à l’éternité faisaient bien les choses : ils possédaient là leur Vichy coloniale, petite mais charmante cité européenne, fraîche et claire, heu¬reuse de son jardin botanique planté de roses et de géraniums, de ses cultures de fraises, de lacs artificiels où canoter, d’une cathédrale, d’hôtels rétro, et de plus de trois cents bâtisses dont le modèle varie entre le vaste chalet de montagne et la villa rococo années 30…
Puisque le fameux Palace est toujours et encore en rénovation, je me contenterai, modeste, du Anh Đào Hôtel (« Fleur de cerisier »), situé au centre-ville, en haut d’une volée d’escaliers qui mènent au marché. Arrivé à Dalat à dix-sept heures au terme d’une route exténuante, je monte au sixième étage de l’établissement dans l’inten¬tion de m’y faire masser. Une fille maussade et sale, qui avoue vingt-sept ans, elle en accuse dix de plus, me saute sur le dos et me piétine…
Une heure après, montre en main, réduit à une bouillie heureuse, elle me demande mon numéro de chambre.
– Me and you for three dollars ?
– Désolé, je prends plus cher, répondis-je.
Après dîner, je ressors. En raison de la tempé¬rature, les Vietnamiens portent pulls et blousons. Les motocyclistes ont des moufles, les pousses des cache-nez. J’échoue telle une âme en peine dans un dancing sombre où l’on danse, appliqués, le tango et le paso doble. Quelques filles en robe- fourreau, fendue sur la cuisse, s’essaieront au twist.
Derrière la vitre, Dalat est une ville bleue où rougeoient les braseros des vendeurs de bro-chettes.
Je ferme les yeux.
On se croirait sur le toit du monde, camp de base oublié d’une expédition disparue sous les neiges, au détour d’un précipice de l’Histoire. Quelques sherpas acclimatés. Un rafistolage géné¬ralisé. Tenir encore. Loin des autres. Sans nouvelles ni nouveautés. Et moi, un terrible whisky de contrebande dans l’estomac, cosmonaute dans du carton-pâte, je n’ai qu’à rentrer…

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