Suite Indochinoise 11

De lui, j’ai quelques photographies d’époque. L’une le montre avec des camarades, allant faire la « bombe » en ville, costume civil, cravate noire, souliers cirés, chapeau-feutre, et clope au bec, piquée au milieu du visage. Un copain aviateur, rondouillard ; un autre, gentil fils de famille, moustache fine d’amant, lunettes aux montures de fer. Camille, lui, porte beau et se dresse de toute sa taille… Une autre le montre en pied, tenue militaire d’apparat, sur la terrasse d’une riche villa. Casque en liège frappé de l’ancre de marine, vareuse blanche, baudrier d’officier fixé au ceinturon de cuir, pantalon bouffant comme une culotte de cheval, guêtres immaculées. Une haie de plantes grasses débordant de leurs pots de faïence, où se mêlent les palmes échevelées d’un jardin tropical, monte jusqu’au cadre pour isoler notre soldat dans un écrin de verdure.

Cette photo sépia, retirée et agrandie, ne me quitte pas. Camille fume une cigarette, le regard droit, vers l’objectif, pour l’éternité. Il ne sait pas ce qui l’attend, j’ai cet avantage douloureux sur lui. Dans trois secondes à peine, il oubliera le photographe et retournera boire un cognac-soda à la réception qui bat son plein. Il y a après lui, en enfilade, toute l’Asie, toutes les situations imaginables, soixante-cinq ans aussi de séparation.

Ma fille porte son prénom et je pense à eux deux, maintenant, mon Camille d’hier et ma Camille d’aujourd’hui, marchant dans cette ville tranquille et surannée, peuplée de vélos et de libellules, vieille dame un peu rigide, qui en a trop vu et ne veut plus mourir…
On fait des ronds entre les rives, au milieu des cargos coréens et soviétiques tenus à quai. La cuisine est succulente, le service rapide, et la musique assourdissante comme il se doit pour une fête, telle qu’on la conçoit en Asie.

Le bateau-restaurant sur la rivière Saigon est illuminé de lampions. Une savante configuration d’ampoules jaunes et rouges lui dessine la silhouette d’un poisson des abysses, yeux-phares, nageoires dressées en arc-en-ciel, gueule ouverte sur des rangées de dents lumineuses – on dîne, petit Jonas, dans sa bedaine.
Un Viêt poupin, sosie d’Elvis Presley, costume moulant argenté, escorté de trois gracieuses qui en avaleraient leur micro, s’égosille en play-back sur des guimauves disco. Abrutis de saké, des Japonais se lèvent pour se trémousser sur la scène. Un Indien en turban, vicieux de mièvrerie, pousse la chansonnette. Retenu par je ne sais quelle pudeur, craignant de briser cet engourdissement kitsch, je n’ose pas bouger.
Ma table est un plan fixe, le monde entier s’y glisse. Loin derrière nous, dans ce noir total qui n’a plus de réalité, des éclairs tropicaux déchirent la Cochinchine comme une soie précieuse.

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Elle doit avoir douze ans et, sur le trottoir, vend des classeurs de facture artisanale, cartonnage fuschia et vert, où sont glissées une vingtaine de piastres et de dôngs, coupures démonétisées. Prix annoncé : dix dollars.
Le jeu consiste à vous fourguer l’un des classeurs puis à disparaître, sourire aux lèvres, pour en exiger le prix. Je tombe dans le panneau : en moins de deux, me voilà le machin à la main, et la fille s’est évaporée.
A mon apparent désarroi, le chauffeur oppose un dubitatif :
-Tss-tsstsss…
La voiture démarre. J’ai promis à Mannix de le rejoindre au Continental et il n’est pas question de louper mon rendez-vous. Malgré moi, j’emporte le classeur dont les feuilles de mauvais plastique suent sur les billets. L’offrirai à Nicolas à mon retour. Tant pis pour la fillette !
Mais derrière la voiture, à califourchon sur une Vespa conduite par une amie, la gosse me suit, faussement indifférente, me surveillant du coin de l’œil. Slaloms entre les pousses et les carrioles. On ne me lâche pas.
Nous traversons Cholon, longeons la rivière Saigon, remontant en direction du Jardin botanique. Au deuxième feu rouge, l’engin vient se ranger, pétaradant, sous ma vitre. Sourires. C’est elle. De mèche peut-être avec mon chauffeur. Je me dis que je viens d’économiser dix dollars et que ma fermeté une fois encore s’est montrée payante, soit économe…
Un quart d’heure plus tard, alors que je suis attablé en terrasse et que je me vante de mon trophée, la fillette repasse sur le trottoir et m’adresse, négligent, un geste des deux mains : ten dollars ! Son prix n’a pas bougé pas plus que son ardeur commerciale ! C’est moi qui me suis déplacé dans la ville, simplement. Notre transaction n’a pas été entamée par ces vulgaires kilomètres ! D’ailleurs, ce classeur serait à moi, si je n’avais pas oublié un détail…
Vaincu par tant de détermination, je fais signe que oui, je suis preneur.
– Avec des « commerciaux » pareils, on ferait un malheur en France… commente Mannix.

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