Suite Indochinoise 10

« Les excursions peuvent se faire à dos d’éléphant ou à cheval ; en sampan, petite maison flottante avec ses nattes, son toit, sa cuisine ; en pousse-pousse, voiture légère à deux roues, tirée par un indigène ; en chaise… »
« La sécurité est complète dans toutes les provinces de l’Union indo-chinoise ; seule dans certaines régions éloignées, l’attaque des fauves est à redouter… » (Comité du tourisme colonial).
*
Saigon. Aon est guide à Vietnam Tourism. De grosses lunettes, un ao-daï rose, des seins empreints de modestie. Grâce à son papa cadre du parti depuis vingt-cinq ans, elle a obtenu ce poste. Pourboire compris, elle gagne de trois à quatre cents dollars par mois, soit plus de cinq fois le revenu moyen. Elle a appris à parler notre langue dans Tristan et Iseult et Les Chemins de la liberté, sous la férule d’anciens professeurs formés par les Français.
Aon me confie préférer et de loin les touristes français et italiens aux chinois et coréens, avec qui elle dialogue en anglais. Les Chinois de Hong Kong par exemple, précise-t-elle avec reproche, montent à dix dans le minibus, boivent comme des trous, se foutent des monuments, et invitent des filles. Ils visitent la ville complètement cuits, les demoiselles gloussant sur leurs genoux. Ces filles, Aon sait où les trouver, elle connaît les cafés louches, les « cafés embrassant ». Volontiers, elle me les montrerait. Mais elle répète, mi-surprise, mi-dépitée : « Avec vous, ça se voit, c’est différent.»
Je ne sais comment le prendre.

Le « permis de circulation » est une chose abominable, délire stalinien de fonctionnaire paranoïaque. A la façon d’un pèlerin qui, le long de sa route, s’arrêterait à chaque lieu saint pour se flageller, le touriste occidental voyageant seul doit faire viser son permis à chaque ville-étape auprès du bureau de police correspondant… Cela tourne vite au chemin de croix – d’autant que les préposés, quand on les trouve, ne parlent souvent ni français ni anglais. Dans la plupart des cas, ils se méfient de vous et se métamorphosent en petits chefs pinailleurs. La solution la plus facile, finalement, et c’est le but de la manœuvre, consiste à acheter en dollars ses excursions et ses visites à un organisme d’Etat qui, vous flanquant d’un guide et d’un chauffeur, vous dispense de ce parcours du combattant. D’un pieux sourire, pour vous éviter des amendes de cent dollars, ils prétendent se charger de ces formalités alors qu’ils n’en font rien, leur objectif étant atteint : soutirer des devises supplémentaires sans vous lâcher d’une semelle…

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Un cyclo-pousse ?
A un dollar l’heure, me voilà parti pour Cholon. Mannix m’accompagne, idéal camarade.
Cholon, ville chinoise, peuplée de Hoas parlant le cantonais. Cholon, quartier n°5, ville de l’opium et des plaisirs, grouillement humain autant qu’animal, milliers d’échoppes semblables et répétées à l’infini, débordant des avenues, des rues, des ruelles, jusqu’aux plus étroits des goulots.
Masse des vélos, des scooters, des enseignes colorées. Empilements de fruits, de boîtes, de cha-peaux coniques, de téléviseurs, de petits pains dorés, de poules et de cochons.
Effluves surprenants de canard laqué, de bois de jacquier, de pétrole brûlé, de gomme, de charbon, d’encens et de merde.
Et partout ces vols de libellules, minuscules hélicoptères, taille de verre filé, tête de rubis tendre, au détour des rues.
On s’enfonce, on se perd. Et puis la pluie crépite. Mon pousse relève la capote, sort une bâche imperméable qu’il tend entre les deux montants – me voilà invisible, juste une fente pour regarder, incognito, dissous dans le paysage trempé.
Parvenus à la pagode de Giac Lam, un bonze nous offre le thé et des cigarettes au goût âcre. On s’assoit en tailleur sur les dalles fraîches. Derrière nous, un Bouddha d’or flanqué de demi-dieux, dont le dénommé Quam Am, doté de mille yeux et mille bras, veille en silence sur la quiétude du monde.
Ce soir, épuisés mais ravis, nous dînerons d’un solide appétit au Château Restaurant, Tran Hung Dao Street, spécialités de fruits de mer.
Tout a commencé le 20 juin 1927, à Marseille, à bord du vapeur Cap-Saint-Jacques, en partance pour l’Indochine.
Parmi les passagers, fonctionnaires et commerçants, on compte un lieutenant d’infanterie coloniale de trente-trois ans. Après des régiments algérien et tunisien pendant la guerre, il est affecté à une unité de tirailleurs annamites et rejoint sa garnison. En 1916, à Fleury-sur-Douaumont, près de Verdun, il a été blessé d’un éclat d’obus au genou droit et, depuis, boite légèrement de cette jambe. Il porte la croix de guerre avec étoile de bronze. Camille Coatalem est mon grand-père paternel, je ne l’ai jamais connu.
Le 13 juillet, il débarquera à Saigon. A la tête de sa compagnie indigène, il participera sinon à des combats, du moins à un service d’ordre sévère, visant à réprimer les premiers « troubles » du pays. Son livret militaire, dont j’ai copie, indique plusieurs opérations dans des provinces du sud, aujourd’hui introuvables sur les cartes.

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