En scooter dans la cité des lacs 2

Mon regard replonge dans la circulation de Hanoi. La ville vibre et résonne. Soudain, une jeune femme en ao-daï rouge cerise, mince comme une liane, droite comme un i, lance son scooter « Dream » dans les embouteillages, allume et enflamme la rue Le Thai To. Dans son sillage, elle paraît entraîner mille cavaliers mécaniques. Je me lève, hèle dans le flux une Simson, monte en croupe, et pour quelques dôngs m’enfonce à mon tour dans la ville qui me happe, me digère…

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Mon chauffeur porte ce casque vert de bo-doi, typique des Hanoiens. Dessus, au feutre, il a écrit en français : « L’amour est plus fort que la mort ». Vaste programme !
Mais où va donc mon Ariane ? Dans le Quar¬tier des trente-six Guildes aux maisons tubulaires ? Celui des ambassades, désuet et char¬mant ? Ou près de ces cinquante autres lacs de la ville, par exemple le HôTay, à l’ouest, où l’on s’adonne au pédalo dans des dragons de fer blanc, des cygnes colorés ? Non, elle vire vers le vieux quartier français qui ressemble à Saint-Lunaire ou à Dinard, les palmiers moites en plus, puis, par une succession de virages, rattrape la rue Hang Ma qui explose littéralement de rouge et de jaune.
– Qu’est-ce que c’est ?
– La fête des enfants, m’explique mon chauf¬feur. Quinzième jour du mois lunaire.
Des gâteaux de riz gluant (banh deo) ou farcis et cuits (banh nuong) et surtout, surtout des jouets par milliers importés de Chine et de Corée. Et au lieu des traditionnels lampions, des masques ritualisés des légendes, plutôt des lanternes élec¬triques avec fond musical, des pistolets à eau, des cerfs-volants et des toupies, des voiturettes à res¬sort, des masques de Power Rangers. Les étals débordent sur les trottoirs, empiètent sur la rue. Ici, on entasse le maximum d’articles dans le minimum de place, et on vendra la journée durant jusqu’à épuisement du stock…
Cette rue fait partie du quartier des Guildes, l’ex-« quartier indigène ». Un entassement de petits métiers et d’échoppes, chacune avec sa spé¬cialité, son art : de la pierre funéraire aux montres de contrebande, de la soie en rouleaux aux laques poncées, du papier aux stores et aux éventails. Presque un souk, mais un souk à l’asiatique : mélange de force vitale et d’indifférence, d’âpreté et d’à quoi-bon.
Sur ma route, en venant, abasourdi par le bruit et les couleurs, j’avais bien remarqué cette piscine. Vieille d’un siècle, au moins. Tenterai-je le coup ? Elle appartient désormais au Club sportif mili¬taire. Réservée aux cadres du Parti et aux officiers. Je vais au culot. Un planton, un sergent, un capi¬taine, je franchis les échelons, passe les bureaux. Le lieutenant-colonel me reçoit finalement, vérifie mes papiers, m’offre du thé vert – un petit homme galonné au visage d’enfant triste, qui commande pas moins de six mille hommes.
– Il fait chaud, n’est-ce pas ? Saviez-vous que le Fleuve Rouge commence à décroître ?
Pendant que l’on m’interroge gentiment, des plantons en uniforme téléphonent partout. On m’observe à la dérobée. On me jauge. Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Une demi-heure d’at¬tente dans ce bureau luisant, sous le portrait d’Hô Chi Minh, devant ma minuscule tasse de thé, et enfin un ordre bref, un signal qui ébranle, des sol¬dats m’entraînent vers le fond de la caserne.
– Suivez-nous… À titre exceptionnel.
La piscine est là, carré noirci, échelle en fer, plongeoir décati. Un peu ridicule. Plutôt surgie du passé, intacte. Comme un œil bleu où se seraient reflétés à l’envers les tourments, le vacarme des B-52, les incendies et les exodes.
En douce, le maître-nageur me glisse en fran¬çais :
-Année 1905. Officiers français.
À l’intérieur, des gros messieurs, la mèche collée sur le front, sérieux comme des papes, s’es-saient à la brasse coulée. L’un grimpe au plon¬geoir. Peut-être s’agit-il des pontes du régime ?
Le lendemain, en quête moi aussi d’un brin de fraîcheur, je suis parti à Tram Tarn Dao, l’ancienne station climatique de Hanoi, à soixante-dix kilo¬mètres dans les montagnes. La route est assez bonne. Elle file entre les rizières où le riz est vert, les briquetteries, les digues de terre rouge qui épaulent et contiennent les caprices du Fleuve. Enfin, elle grimpe, tournoie, et zigzague entre les eucalyptus, les pins. Neuf cents mètres d’altitude : la fraîcheur est au rendez-vous. Jadis, elle faisait les délices des administrateurs jaunis et des fonc¬tionnaires rongés par les fièvres du delta. Quelques hôtels, un jardin d’agrément, des amou¬reux, une atmosphère d’Ecosse…
Au milieu des papillons, des vendeuses de flûtes, des marchands de coca et des photographes ambulants dotés d’un Praktikà patientent entre les roches dures et les buissons de fougères. Il viendra toujours quelqu’un pour admirer la fameuse cas¬cade d’argent, vouloir en garder un souvenir ! Un escalier y descend, humide, glissant parmi des cigales qui font un bruit de rasoir électrique… Qui se souvient de la Promenade du Gouverneur, taillée à même le flanc de la montagne ? Elle faisait le tour de la station climatique. Il doit bien rester une cicatrice maçonnée quelque part. Et, dessus, pas encore absorbés par les plantes, sur des bancs au bois pourri, les soupirs des amants incompris séparés par la jungle…

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