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Suite Indochinoise 11

De lui, j’ai quelques photographies d’époque. L’une le montre avec des camarades, allant faire la « bombe » en ville, costume civil, cravate noire, souliers cirés, chapeau-feutre, et clope au bec, piquée au milieu du visage. Un copain aviateur, rondouillard ; un autre, gentil fils de famille, moustache fine d’amant, lunettes aux montures de fer. Camille, lui, porte beau et se dresse de toute sa taille… Une autre le montre en pied, tenue militaire d’apparat, sur la terrasse d’une riche villa. Casque en liège frappé de l’ancre de marine, vareuse blanche, baudrier d’officier fixé au ceinturon de cuir, pantalon bouffant comme une culotte de cheval, guêtres immaculées. Une haie de plantes grasses débordant de leurs pots de faïence, où se mêlent les palmes échevelées d’un jardin tropical, monte jusqu’au cadre pour isoler notre soldat dans un écrin de verdure.

Cette photo sépia, retirée et agrandie, ne me quitte pas. Camille fume une cigarette, le regard droit, vers l’objectif, pour l’éternité. Il ne sait pas ce qui l’attend, j’ai cet avantage douloureux sur lui. Dans trois secondes à peine, il oubliera le photographe et retournera boire un cognac-soda à la réception qui bat son plein. Il y a après lui, en enfilade, toute l’Asie, toutes les situations imaginables, soixante-cinq ans aussi de séparation.

Ma fille porte son prénom et je pense à eux deux, maintenant, mon Camille d’hier et ma Camille d’aujourd’hui, marchant dans cette ville tranquille et surannée, peuplée de vélos et de libellules, vieille dame un peu rigide, qui en a trop vu et ne veut plus mourir…

On fait des ronds entre les rives, au milieu des cargos coréens et soviétiques tenus à quai. La cuisine est succulente, le service rapide, et la musique assourdissante comme il se doit pour une fête, telle qu’on la conçoit en Asie.

Le bateau-restaurant sur la rivière Saigon est illuminé de lampions. Une savante configuration d’ampoules jaunes et rouges lui dessine la silhouette d’un poisson des abysses, yeux-phares, nageoires dressées en arc-en-ciel, gueule ouverte sur des rangées de dents lumineuses – on dîne, petit Jonas, dans sa bedaine.

Un Viêt poupin, sosie d’Elvis Presley, costume moulant argenté, escorté de trois gracieuses qui en avaleraient leur micro, s’égosille en play-back sur des guimauves disco. Abrutis de saké, des Japonais se lèvent pour se trémousser sur la scène. Un Indien en turban, vicieux de mièvrerie, pousse la chansonnette. Retenu par je ne sais quelle pudeur, craignant de briser cet engourdissement kitsch, je n’ose pas bouger.

Ma table est un plan fixe, le monde entier s’y glisse. Loin derrière nous, dans ce noir total qui n’a plus de réalité, des éclairs tropicaux déchirent la Cochinchine comme une soie précieuse.

Elle doit avoir douze ans et, sur le trottoir, vend des classeurs de facture artisanale, cartonnage fuschia et vert, où sont glissées une vingtaine de piastres et de dôngs, coupures démonétisées. Prix annoncé : dix dollars.

Le jeu consiste à vous fourguer l’un des classeurs puis à disparaître, sourire aux lèvres, pour en exiger le prix. Je tombe dans le panneau : en moins de deux, me voilà le machin à la main, et la fille s’est évaporée.

A mon apparent désarroi, le chauffeur oppose un dubitatif :

-Tss-tsstsss…

La voiture démarre. J’ai promis à Mannix de le rejoindre au Continental et il n’est pas question de louper mon rendez-vous. Malgré moi, j’emporte le classeur dont les feuilles de mauvais plastique suent sur les billets. L’offrirai à Nicolas à mon retour. Tant pis pour la fillette !

Mais derrière la voiture, à califourchon sur une Vespa conduite par une amie, la gosse me suit, faussement indifférente, me surveillant du coin de l’œil. Slaloms entre les pousses et les carrioles. On ne me lâche pas.

Nous traversons Cholon, longeons la rivière Saigon, remontant en direction du Jardin botanique. Au deuxième feu rouge, l’engin vient se ranger, pétaradant, sous ma vitre. Sourires. C’est elle. De mèche peut-être avec mon chauffeur. Je me dis que je viens d’économiser dix dollars et que ma fermeté une fois encore s’est montrée payante, soit économe…

Un quart d’heure plus tard, alors que je suis attablé en terrasse et que je me vante de mon trophée, la fillette repasse sur le trottoir et m’adresse, négligent, un geste des deux mains : ten dollars ! Son prix n’a pas bougé pas plus que son ardeur commerciale ! C’est moi qui me suis déplacé dans la ville, simplement. Notre transaction n’a pas été entamée par ces vulgaires kilomètres ! D’ailleurs, ce classeur serait à moi, si je n’avais pas oublié un détail…

Vaincu par tant de détermination, je fais signe que oui, je suis preneur.

– Avec des « commerciaux » pareils, on ferait un malheur en France… commente Mannix.

Suite Indochinoise 10

« Les excursions peuvent se faire à dos d’éléphant ou à cheval ; en sampan, petite maison flottante avec ses nattes, son toit, sa cuisine ; en pousse-pousse, voiture légère à deux roues, tirée par un indigène ; en chaise… »

« La sécurité est complète dans toutes les provinces de l’Union indo-chinoise ; seule dans certaines régions éloignées, l’attaque des fauves est à redouter… » (Comité du tourisme colonial).

*

Saigon. Aon est guide à Vietnam Tourism. De grosses lunettes, un ao-daï rose, des seins empreints de modestie. Grâce à son papa cadre du parti depuis vingt-cinq ans, elle a obtenu ce poste. Pourboire compris, elle gagne de trois à quatre cents dollars par mois, soit plus de cinq fois le revenu moyen. Elle a appris à parler notre langue dans Tristan et Iseult et Les Chemins de la liberté, sous la férule d’anciens professeurs formés par les Français.

Aon me confie préférer et de loin les touristes français et italiens aux chinois et coréens, avec qui elle dialogue en anglais. Les Chinois de Hong Kong par exemple, précise-t-elle avec reproche, montent à dix dans le minibus, boivent comme des trous, se foutent des monuments, et invitent des filles. Ils visitent la ville complètement cuits, les demoiselles gloussant sur leurs genoux. Ces filles, Aon sait où les trouver, elle connaît les cafés louches, les « cafés embrassant ». Volontiers, elle me les montrerait. Mais elle répète, mi-surprise, mi-dépitée : « Avec vous, ça se voit, c’est différent.»

Je ne sais comment le prendre.

Le « permis de circulation » est une chose abominable, délire stalinien de fonctionnaire paranoïaque. A la façon d’un pèlerin qui, le long de sa route, s’arrêterait à chaque lieu saint pour se flageller, le touriste occidental voyageant seul doit faire viser son permis à chaque ville-étape auprès du bureau de police correspondant… Cela tourne vite au chemin de croix – d’autant que les préposés, quand on les trouve, ne parlent souvent ni français ni anglais. Dans la plupart des cas, ils se méfient de vous et se métamorphosent en petits chefs pinailleurs. La solution la plus facile, finalement, et c’est le but de la manœuvre, consiste à acheter en dollars ses excursions et ses visites à un organisme d’Etat qui, vous flanquant d’un guide et d’un chauffeur, vous dispense de ce parcours du combattant. D’un pieux sourire, pour vous éviter des amendes de cent dollars, ils prétendent se charger de ces formalités alors qu’ils n’en font rien, leur objectif étant atteint : soutirer des devises supplémentaires sans vous lâcher d’une semelle…

Un cyclo-pousse ?

A un dollar l’heure, me voilà parti pour Cholon. Mannix m’accompagne, idéal camarade.

Cholon, ville chinoise, peuplée de Hoas parlant le cantonais. Cholon, quartier n°5, ville de l’opium et des plaisirs, grouillement humain autant qu’animal, milliers d’échoppes semblables et répétées à l’infini, débordant des avenues, des rues, des ruelles, jusqu’aux plus étroits des goulots.

Masse des vélos, des scooters, des enseignes colorées. Empilements de fruits, de boîtes, de cha-peaux coniques, de téléviseurs, de petits pains dorés, de poules et de cochons.

Effluves surprenants de canard laqué, de bois de jacquier, de pétrole brûlé, de gomme, de charbon, d’encens et de merde.

Et partout ces vols de libellules, minuscules hélicoptères, taille de verre filé, tête de rubis tendre, au détour des rues.

On s’enfonce, on se perd. Et puis la pluie crépite. Mon pousse relève la capote, sort une bâche imperméable qu’il tend entre les deux montants – me voilà invisible, juste une fente pour regarder, incognito, dissous dans le paysage trempé.

Parvenus à la pagode de Giac Lam, un bonze nous offre le thé et des cigarettes au goût âcre. On s’assoit en tailleur sur les dalles fraîches. Derrière nous, un Bouddha d’or flanqué de demi-dieux, dont le dénommé Quam Am, doté de mille yeux et mille bras, veille en silence sur la quiétude du monde.

Ce soir, épuisés mais ravis, nous dînerons d’un solide appétit au Château Restaurant, Tran Hung Dao Street, spécialités de fruits de mer.

Tout a commencé le 20 juin 1927, à Marseille, à bord du vapeur Cap-Saint-Jacques, en partance pour l’Indochine.

Parmi les passagers, fonctionnaires et commerçants, on compte un lieutenant d’infanterie coloniale de trente-trois ans. Après des régiments algérien et tunisien pendant la guerre, il est affecté à une unité de tirailleurs annamites et rejoint sa garnison. En 1916, à Fleury-sur-Douaumont, près de Verdun, il a été blessé d’un éclat d’obus au genou droit et, depuis, boite légèrement de cette jambe. Il porte la croix de guerre avec étoile de bronze. Camille Coatalem est mon grand-père paternel, je ne l’ai jamais connu.

Le 13 juillet, il débarquera à Saigon. A la tête de sa compagnie indigène, il participera sinon à des combats, du moins à un service d’ordre sévère, visant à réprimer les premiers « troubles » du pays. Son livret militaire, dont j’ai copie, indique plusieurs opérations dans des provinces du sud, aujourd’hui introuvables sur les cartes.

Suite Indochinoise 9

Ce sont de maladroites photos jaunies, des soldats en treillis qui rient et fument des cigarettes sans filtre. Guerre d’Indochine, dont les noms s’égrènent comme autant de pierres multicolores d’un chapelet venimeux : Nghia Lo, Gia-Loi, Hoa Binh, Xuan-Mai, Tai-Binh…

Photos d’amateur, prises avec un médiocre appareil, photos de copains, photos de parachu-tages au-dessus de collines noires, moutonneuses de jungle, lunaires parfois. Rapides brancardages, de l’herbe à buffle jusqu’au ventre, de l’eau jusqu’au cou. Colonnes interminables, distendues, rissolant sous la chaleur, craignant le bruit, se méfiant des fourrés, en quête d’un objectif introuvable, d’une existence supposée, aléatoire. Attaques, patrouilles, coups de main sous la protection de quelques hélicos, d’un ou deux canons de campagne qu’il faut tirer, pousser dans les ornières, hisser sur les talus, retenir dans les pentes herbeuses. Silhouettes anonymes, floues pour la plupart, montant à l’assaut d’un ennemi invisible, mitraillant devant elles le vide absolu, néant démoniaque d’une histoire oubliée… Au Laos, en avril 1953, dans la fameuse plaine des Jarres, René Coatalem, mon oncle, est à la tête de sa section de parachutistes autochtones, au garde- à-vous sur trois rangs. Fin 1953, autre photo, je le retrouve à Hanoi, portant fourragère et képi. Remise de la Médaille militaire, pluie battante. A ses côtés, un sous-officier vietnamien qui, devenu colonel, sera l’un des derniers défenseurs de Saigon en 1975.

Après Diên Biên Phu, où il se portera volontaire, René échouera dans un camp viet, le n°73, où il se fait passer pour belge – notre patronyme, qui fleure pourtant l’ardoise et le varech, et qu’un probable aïeul, pirate à demi, illustra au XVe siècle par le sac de la ville de Bristol avant de devenir amiral de la flotte portugaise, permettant tous les subterfuges, y compris les plus enfantins.

Libéré, René regagne la France fin 1954. L’Algérie, la Légion et deux galons de lieutenant l’attendent. Il a trente ans.

Saigon. Le ciel ne veut pas tomber. C’est une masse énorme de plomb en fusion qui, sur un mystérieux déclic, se déclenchera tout à l’heure en une formidable avalanche. D’une seconde à l’autre : ville noyée, obstruée, dégueulant ses eaux en torrents, remplissant chacune de ses rues comme de vulgaires canaux. Sans parler du vacarme, de l’obscurité, on ne voit guère à dix mètres – le monde est un chaudron.

De dépit, j’allume la télé : Stone et Charden, il y a quinze ans, juste après un reportage mielleux sur la faune des Galapagos.

Cherchez l’erreur !

Bar du Rex, ancien quartier des officiers américains célibataires. De son cinquième étage, la terrasse domine la ville. Je bois un Martini hors de prix, les yeux posés sur la façade chou à la crème du Grand Théâtre. Silence étonnant d’une cité presque sans automobiles.

Au bar, des Australiens, des Viêts autour de tables en métal, des bonsaïs dans leurs pots décorés, et des volières tristes où les oiseaux sont muets. Regards sans équivoque des filles qui guettent leur client du soir, le jaugent, l’évaluent, riche ou non, exigeant ou pas, naïf ou vicieux, demandeur ou indifférent.

Je me souviens du reportage de Lartéguy sur les derniers jours de Saigon, en avril 1975 : l’Armée révolutionnaire du Nord prenait peu à peu cette ville curieusement pavoisée de drapeaux français, et toutes les filles cherchaient à se marier au premier venu, du moment qu’il fût blanc, qu’il possé-dât surtout un billet d’avion pour l’Europe. Ainsi ne resta plus dans les rues désolées que le « second choix » ou des inconscientes vite rééduquées par les oncles commissaires…

J’attends Mannix depuis une demi-heure.

Fana de sophrologie» technique d’autosuggestion utilisée pour se déconditionner du stress professionnel, ce garçon s’accorde une séance d’un quart d’heure par jour, après la douche, avant l’apéritif. Son truc fonctionne du tonnerre de Zeus : il s’endort dix minutes d’affilée n’importe où, n’importe quand, flotte dans un état bienheureux le reste de la soirée, l’œil frais et le teint lisse. Je lui concède nos additions alcooliques qu’il règle par paquets de dôngs sans sourciller, mieux, un sourire béat aux lèvres… Allez, pour une fois que j’ai un bon copain et que l’énergie nucléaire me

désaltère !

Pour l’heure, Mannix est allé s’acheter un lot de tee-shirts, articles pour lesquels mon Bordelais semble être frappé par à-coups d’obsession. En taille XL pour le gabarit européen, le coton imprimé de n’importe quel slogan n’a ici qu’une vertu : la couleur vert Nil du dollar.

Suite Indochinoise 8

Un bac pour la « Rive obscure », hier soir, vers dix heures, au départ de l’ex-quai de Lagogne, afin de rejoindre cette presqu’île de Thu Thiêm, l’autre berge de la rivière Saigon…

Du temps des Américains, un projet d’aménagement de la zone – créer une Saigon-bis, moderne, électrifiée, industrielle – avait été établi. Au programme, d’abord : foutre le feu, tout raser, assécher les marais en les comblant de terre et de béton. Pas de suite, évidemment, depuis 1975…

Baraques, cahutes, végétation touffue, tropicale, ponctuée de lampes sourdes, de froissements furtifs, ombreux. Langue de terre boueuse où trois cent mille habitants s’entassent. Mauvaise réputation. Ne jamais s’attarder. District considéré comme « pauvre » par les autorités elles-mêmes, et le pays s’y connaît question misère. A la périphérie, les rues sont des canaux puants ; les véhicules, de rares barques plates.

J’ose à peine descendre du bac, autobus fluvial reliant les deux rives. On me regarde à la fois lourdement et avec indifférence. Il est si tard pour un Européen esseulé… Par bravade, le long du terre- plein, je progresse sur cinquante mètres, les mains au fond de mes poches, crispées sur mon passeport et une liasse de dongs, sifflotant, l’air dégagé… Objectif mineur : une baraque en planches, un « café-kem », où une enseigne Vache-qui rit dessine une cible rouge sur le mur. Cinq tabourets bas, deux tables en rotin, une lampe à pétrole dont la lueur bleue vacille. Odeur violente de saumure, de vermicelle bouilli. Des types en short fument et jouent au mah-jong, le front bas, la mine sérieuse. Les pièces cliquettent sur le plateau. Une pile de billets retenus par un élastique pour enjeu.

Le patron qui m’a vu arriver m’invite du geste et de la voix :

– Hello ! Hello ! Yes, sir ? Corne on !

Je rebrousse chemin et remonte dare-dare sur le bac suivant où s’enfourne une cohue d’hommes fatigués et de vélos durs. Suffit pour le frisson !

Reprenant pied sur l’autre rive, je file direct au Saigon Floating Hôtel, étrange bateau-hôtel remorqué par les Australiens depuis Singapour et ancré dans le port. Prix prohibitifs, néons partout, sauna, piscine, filles faciles.

De l’autre côté ? Rien à voir. Le trou. Oui, le trou intégral, m’explique un Français.

Sa famille est établie au Vietnam depuis trois générations. Son grand-père était médecin militaire. Son père, dans le commerce. Lui bosse dans le « shipping », affrètement de navires pour des destinations diverses et des cargaisons variées.

– Dangereux ?

– Pas plus qu’ailleurs.

Saigon comme fantasme, comme fiction… Où avais-je donc lu queThuThiêm grouillait de malandrins et de coupe-jarrets ?

Il m’apprend le « oui » à Maastricht.

– Du 51 %, je crois. Je l’ai entendu ce matin, sur Radio-France Internationale. C’est ma tournée. Que prenez-vous pour fêter ça ?

Avant que la pluie ne s’abatte en trombes, je termine ma soirée devant un œuf « opla» au Café Givrai, jadis Q.G. des correspondants de guerre. J’ai ouvert mon carnet de poche, dévissé le capuchon de mon stylo…

Le temps indochinois infuse comme du café, goutte à goutte, dans le filtre serré de mes noires pensées.

De quoi va-t-il être question sinon, déjà, d’un peu de ma désillusion ?

Quelques mots : may bay (avion), rau mang (liseron d’eau), em dep lam (vous êtes jolie), anh yeu em (je vous aime), di rua (diarrhée), phap (français), cai man (moustiquaire).

Ajoutons que le d se prononce z et que ng se dit

gn.

Heureusement, bonjour comme bonsoir se résument par chao.

*

Saigon. Mannix a trente-six ans, un début de calvitie, une barbe soignée, un divorce dans les dents et, depuis, une passion immodérée du voyage lointain. Il travaille à Blaye, près de Bordeaux, dans une centrale atomique. Et si le risque paie, il le dépense aussitôt, sans amertume, ni question. C’est au bar du Continental – une fleur odorante de ffan- gipanier est tombée sur ma chaise – que nous nous rencontrons. Lui aussi circule dans le pays avec les sbires de Vietnam Tourism. Nous sympathisons tout de suite. Avec son accent du Sud-Ouest, son culte du bordeaux et ses frénésies de « bonne bouffe », il me plaît autant qu’il m’amuse. Nous nous proposons d’aller dîner, déjà vieux complices.

– Affaire conclue !

Et nous voilà bras dessus, bras dessous, à remonter la rue en direction de la poste et de la cathédrale Notre-Dame-de-Saigon. En route, on s’arrête au Tiger Bar où Charlie, Chi de son vrai nom, nous sert deux Pernod à l’eau distillée.

– Dîner en ville sans avoir pris d’apéritif est une faute de goût ! me précise Mannix.

La nuit est traversée de chauve-souris. Nous zigzaguons sur les trottoirs. Je me sens joyeux.

– On rentrera en pousse ! dis-je, comme si la chose m’était désormais naturelle.

Lors de mon précédent voyage en Inde, dans l’État de Goa, ex-Inde portugaise et catholique, j’avais eu, deux heures durant, alors que je me trouvais allongé sur une plage déserte, et que le tiède océan clapotait à mes pieds sur cinq kilomètres de rivage ombragé de cocotiers, la tentation de tout abandonner, de tout lâcher, de disparaître loin de la vieille Europe… Il me suffisait de déchirer mon billet de retour, de faire virer mes économies sur une banque indienne, de prolonger mon visa, de louer une voiture et de filer droit vers le sud, direction Mangalore. Vu les prix pratiqués dans la région et la gentillesse confondante des gens du pays, j’aurais trouvé sans me fouler une villa parmi les cocotiers, au bord de la mer d’Arabie. De Paris, V. serait venue me rejoindre. Et à la manière de ces poignées de hippies disséminés sur les plages de Baga et Chapora, nous aurions vécu longtemps d’amour, de soleil et de curry, pour moins de vingt francs par jour…

Posté sur le trottoir, bras ballants. Deux ou trois motocyclistes crèvent aussitôt le ban des vélos – lente et interminable procession calme, deux cents bicyclettes à la seconde aux grands carrefours, ponctuée de rares coups de sonnettes et d’encore plus rares accrochages – et m’accostent, souriants, confiants dans leur bonne étoile.

– Yes ?

Je donne sinon ma destination, du moins un cap approximatif, conviens d’une somme raisonnable. Et monte en croupe. Rien de plus pratique pour découvrir la ville de Saigon ! Car, dans la plupart des cas, le motocycliste qui n’a rien compris de l’adresse demandée vous balade, pépère, jusqu’à ce que l’on crie grâce…

Suite Indochinoise 7

Suis passé tout à l’heure devant le Continental, grand et lourd vaisseau de pierre blanchie. A l’angle du théâtre, une fillette m’a souri, tenu la main sur dix mètres, fourgué pour un dollar américain dix cartes postales dans une pochette. Les photos datent des années cinquante : couleur Technicolor, saturées, sans ombre, voitures démodées, jolies passantes en ao-daï devenues depuis belle lurette de vieilles grand-mères. Elle croyait m’avoir – alors que je serais plutôt ravi de ce premier clin d’œil du passé…

Saigon. À l’aube, dans les rues transversales, pleines du vol heurté des libellules. Des marchands de pains de glace approvisionnent les échoppes, les frigos sont une denrée rare. Petites tables en osier, chaises lilliputiennes où l’on est accroupi, il est cinq heures trente, le pho est de rigueur, nouilles et lamelles de bœuf.

A quai, sur le flot gras de la rivière Saigon, plusieurs cargos soviétiques à la coque embuée atten-dent d’être déchargés. Des marins fument des cigarillos sur les ponts. Le Dickson Panama, pavillon de complaisance, sommeille devant une rangée de canons rouillés.

Tout à trac, un couple me propose de jouer au badminton. Sur un terre-plein, entre des containers verrouillés et des caisses en bois marquées au pochoir MADE IN CHINA, j’échange volontiers quelques coups, le volant plane dans l’air tiède, au-dessus de mes sourires.

La ville n’est pas encore la proie des vélos, des pousses et des scooters, ces princes vifs du bitume. On peut marcher sans crainte le nez au vent. Malgré ses avenues géantes, soixante mètres de large avec contre-allées et kiosques à souvenirs, Madame Saigon reste une demoiselle de province.

À la Grande Poste de Saigon, avec son auvent en charpente vitrée, on ne connaît pas les timbres autocollants. Sur les pupitres du hall où, debout, l’on peut achever sa correspondance ou rédiger un télégramme, des bols de colle blanche et des pinceaux sont à la disposition des usagers. Un peu de patience, beaucoup d’habileté, sous l’œil débonnaire du portrait géant de Hô Chi Minh… Socialisme oblige, les timbres de 2 000 dôngs reproduisent l’image de chantiers industriels, grues géantes tournant au-dessus d’un ballet effréné de bennes actives et de tracteurs volontaires.

Je suis allé au bureau de Vietnam Tourism. Les vols intérieurs ayant été réservés, mon périple se voit arrêté. Il se déroulera ainsi : Saigon, Dalat, cap Saint-Jacques, Mytho, Cantho, Sadec,Vinh Long, pour la Cochinchine ; Hué et Danang en Annam ; enfin, Hanoi, Halong et Haiphong au Tonkin. Pour chaque région, un guide, une voiture et un chauffeur.

– Et les hôtels ?

– Selon les places disponibles. Généralement, il n’y a pas le choix ; notre infrastructure est réduite.

– Bon. Quant au permis de circulation ?

– Le voici. À faire viser à chaque fois. Mais les réceptions de vos hôtels ou votre guide peuvent s’en charger… Bon voyage, bienvenue, et excusez- nous…

– De quoi ?

– Nous ne sommes pas encore très « rodés »… Je tenais à vous prévenir. Le Vietnam n’est ouvert au tourisme que depuis deux ans.

Sous la porte, chaque matin, un exemplaire de l’officiel Vietnam News. Dépêches de Reuter, AFP etVNS.Tri draconien à en juger l’actualité du jour où les seules nouvelles d’Europe concernent le drame yougoslave, la constitution hypothétique d’un gouvernement communiste en Macédoine, l’annonce d’un plausible remariage de la princesse Anne d’Angleterre… Mais comme rien n’entame la mentalité asiatique – « business » avant tout ! -, quelques publicités Nissan vantent aussi les derniers modèles de la firme (Nissan Cedric, Cabstar 1992) et rappellent en caractères gras le numéro de téléphone du concessionnaire de Saigon.

Glissé dans mon portefeuille – entre une liasse de dôngs et une facture de bar – la carte du Club de mon grand-père, à Saigon, au 25 du boulevard Norodom… Elle date de 1929. Le lieutenant Camille Coatalem est, en tant qu’officier, membre titulaire. Boirai un cognac-soda à sa mémoire s’il reste des murs, un jardin, un arbre, quelque chose. Mais va trouver un pousse qui baragouine

français !

Gontran de Montaigne de Poncins a la panoplie complète : c’est un gentilhomme vagabond, parlant huit langues, et qui fut, tour à tour, soldat, ouvrier à Rome, directeur d’usine à Manchester, reporter, explorateur.

D’une ville chinoise est le portrait d’une ville, Cholon, quartier chinois de Saigon, dans les années cinquante.

Poncins s’est installé à l’hôtel SunWah, il y prend des notes, fait des dessins et des croquis, place au début de chacun de ses chapitres le signe-chiffre chinois correspondant.

Dans l’un d’eux, des amis à lui cherchent un nom qui lui conviendrait, un nom qui « combine l’apparence extérieure avec l’essence de l’individu, en d’autres termes, l’accord profond existant entre le visible et l’invisible ». Dans un autre, Poncins raconte sa déconvenue lorsqu’il s’était mis en quête « d’une fille bien » et non d’une prostituée, alors que ces dernières hantaient en permanence les couloirs de son hôtel. Malaise général. Ses hôteliers ne savent plus où se mettre, ils ricanent et dodelinent du chef, très embêtés. N’auraient-ils pas, eux aussi, à compromettre une vraie jeune fille avec un Blanc de passage, tout à perdre et si peu à gagner ?

Poncins avec son goût de la pureté trouble l’ordre établi. Si ça démange monsieur, il n’a qu’à se servir dans le couloir, quoi ! Pour une idylle, désolé, rien en rayon. Il repassera.

Suite Indochinoise 6

Elle voulut aller manger des fruits de mer sur les rives de la Chao Phraya, voir un match de boxe thaï au Lumpini Boxing Stadium, danser enfin dans la boîte d’un grand hôtel. Elle m’avoua adorer Michael Jackson, raffoler de karaté et de burgers. Si j’allais dans l’île de Phuket, ajouta- t-elle, par exemple la semaine prochaine, elle prendrait volontiers l’avion avec moi. Deux ans qu’elle n’avait pas vu la mer. Je lui offrirai son billet… Quant à l’hôtel de cette nuit, elle et moi, moi et elle, on trouverait un arrangement : pour une « complète », c’était au forfait, elle fournissait les préservatifs. Elle précisa d’un air désabusé :

– No limits, Léo…

Mon cœur flancha. Mes nuits de Chine sentaient le parking, et le froissement des billets – ces bahts frappés du portrait du roi Bhumibol en uniforme – remplaçait le frou-frou des éventails laqués. Déjà un tuk-tuk jaune et vert pilait sur la chaussée pour nous embarquer.

– Yes, sir ? Hôtel ? Restaurant ?

Avais-je envie de cette enfant aussi rouée que naïve ? A la vie, je ne demandais ce soir-là qu’une douche glacée, un verre dans le jardin de l’hôtel, une heure de lecture, beaucoup de calme. Bangkok by night avait des allures de cauchemar.

Je pris trois cents bahts et les refilai, en boule, à Mey.

– So long, Mey.

– Oh, Léo ?

– Hâve a good time.

Le tuk-tuk démarra sur les chapeaux de roues. J’étais à l’arrière, accroché aux barres transversales, heureux d’entendre rugir et pétarader la machine. Dans mon dos, Mey retournait au Pink Panther. Seule, elle me l’avait dit, elle ne savait jamais où aller. Après le premier virage, l’œil dans le rétro, mon chauffeur essaya, vicieux comme un babouin :

– Massages ? Fucky-fucky ?

La vie continuait pour tout le monde.

La déconvenue serait le premier ingrédient, sinon le principal, du voyage réussi. L’imprévu nous débarrassant de nous-même, la faille soudaine du monde nous donnerait à voir et à vivre au-delà des prévisions et des circuits, et ce train en retard, ce vieil avion bimoteur jamais parti, ce guide aussi retors que malhonnête, ont des chances de rester, à l’avenir, confits dans le sucre de nos souvenirs comme un sommet inégalé.

Fort de cette expérience, vérifiée plus d’une fois, quelle saloperie viet m’attend à l’aéroport sai- gonnais pour qu’enfin je vive un peu ?

*

Ma haine viscérale du « marchand », type humain incontournable, n’importe où, quoi qu’on fasse, trouvant toujours un truc à vous vendre, au meilleur prix, prix d’ami, pas-cher-mon-frère, comme si le monde lui-même était à vendre et que, de surcroît, nous étions acheteurs…

Ô détachement parfait du bonze thaï nourri chaque matin d’offrandes, ayant pour seules richesses sa sébile de jonc tressé et son sarong !

Bangkok. Ce soir, à la télévision, un épisode préhistorique de Dallas doublé en thaïlandais. Bobby ressemble à un pur samouraï ; J.R., avec sa voix gutturale, à un odieux marchand de soupe. On s’attend aux passes accélérées de kung-fu ; d’évidence, leur complet-veston cache un pagne traditionnel.

Chambre 416. Une corbeille de fruits jaunes sur la table de chevet, des serviettes de toilette sur la moquette râpée. Pour le plaisir du nom, j’ai acheté une fiasque dorée de whisky « Mékhong ».

J’essaie de lire Gontran de Poncins, sans succès. Le cocotier du jardin tropical tremble sous la rumeur de la ville.

Au dancing de l’hôtel, le bien nommé « Nana Hôtel », Sukhumvit Road, les filles au bar ont un regard appuyé. L’une d’elles, lorsque je passe, pose ses doigts sur mon bras nu. Mon horoscope du matin – une machine délivrant pour quelques bahts un carton imprimé en anglais et en thaï – précisait, laconique : « You are incredulous and scep- tical. »

— Yes, indeed. I’m apoor lonesome farang…

Mon premier Vietnamien au Vietnam : un employé de l’aéroport de Saigon, assis sur un banc, un balai à la main, dans un uniforme étroit, probable surplus soviétique retaillé pour le gabarit local. Puis des douaniers faméliques, casquette vissée, tout en os, avec des corps de gosse de quatorze ans, et, derrière leurs guichets usés et officiels, lumineux, étincelant, bleu pétrole, le ciel indochinois, le ciel du Vietnam…

Saigon. Mondial Hôtel, mardi, quatorze heures. L’établissement se trouve sur l’ex-rue Catinat, aujourd’hui Dong Khoi Street. Mes deux fenêtres donnent sur l’escalier de secours, lui- même encastré dans un puits, surmonté d’une verrière salie, autour duquel tournent à chaque étage les chambres les moins chères. Comme vue sur la ville, c’est râpé !

Suite Indochinoise 5

Finalement, il s’arrêta devant une haute porte surmontée d’une enseigne lumineuse. Un portier cérémonieux s’avança pour m’ouvrir le chemin. Pour la première fois de ma vie, j’avais vingt-cinq ans, j’entrai au claque…

Cet établissement, à l’orée de Patpong, avait une réputation qui forçait mon respect. Dans l’avion de la Bengladesh Airlines, mon voisin de siège, un Arabe de Dubaï, exportateur de soieries, m’en avait vanté les mérites, puis un autre type à l’hôtel qui éclusait des bières hollandaises au bord de la piscine, enfin un officier australien, attaché d’ambassade, rencontré dans l’ascenseur en compagnie d’une fille de la maison en question… On a beau dire, on est attiré par les adresses prestigieuses. La renommée internationale du Pink Pan- ther m’enchantait. J’y décelais un tranquille parfum de soufre, j’avais faim de frissons sans risques.

Au bas de quelques marches capitonnées, je trouvai un bar en U, une volée de hauts tabourets où perchaient une vingtaine de filles en body. Barman européen, musique rock, flippers dans un coin, bouteilles sur le comptoir. Ayant posé une fesse sur un tabouret libre, une, puis deux hôtesses vinrent gentiment me faire la conversation. Afin de me donner une contenance, je commandai à boire : une bière pour moi, des Cocas pour les demoiselles. Les questions fusaient, disque rayé, imbéciles :

– Where are you from ? Do you like Bangkok ?

– What is your name ?

– Léopold, mentis-je. Je suis aquarelliste et vétérinaire. Je fais le tour du monde.

La plus laide, Mey de son prénom, mit une main propriétaire sur ma cuisse. Les autres s’écartèrent.

– Oh, Léopold ! Very good ! Fine ! Doctor for the animais !

Passée la minute d’émotion, mes battements de cœur redescendus à un rythme plus normal, je pris le loisir d’observer le décor : un genre de salon d’exposition à la Conforama, faussement accueillant, peuplé de filles maigrichonnes, tristes dans leur tenue fluo et qui, sous leur maquillage, paraissaient se ressembler comme autant de clones.

La musique était assourdissante. Du Joe Cocker. Le barman céda sa place à une Thaï plus

âgée.

– Do you like Pink Panther ? demanda Mey en forçant la voix.

Elle avait fini son Coca et regardait son verre vide.

Je dis oui, mollement, trop mollement. On me comprit. Trop jeune encore pour être déjà émous- tillé. Trop timoré, aussi. Dans le doute, sur un signe de la vieille Thaï, on m’entraîna à l’étage.

– Follow me, Léo.

Mey me tenait la main d’autorité. Elle monta devant moi en se tortillant. Je lui donnais dix-sept ans.

Au premier, sur une piste surélevée où clignotaient des spots de couleur, dansaient une douzaine de filles nues, qui se frottaient à des rampes d’acier verticales.

Feignant le blasé, je souris, l’air entendu, amateur tout de même, ne sachant plus s’il fallait m’asseoir, recommander quelque chose, danser moi-même ou applaudir. Je dis à Mey :

– Beautiful… So beautiful…

Elle ricana. Elle voyait que je me foutais d’elle.

Arrivé beaucoup trop tôt, j’étais pour l’heure le seul client de l’établissement. Tel un papillon capricieux, mon regard n’osait butiner de si charmantes fleurs. Toutes les filles me lorgnaient et le jeu des glaces, derrière elles, les multipliait à l’infini. J’adressai un signe idiot de la main et redescendis en catastrophe, Mey sur les talons.

Au bar, je voulus payer.

– How much ?

On me fit une addition salée, Mey étant comprise dans l’opération : ma bière, les Cocas, et l’amende payée au gérant pour l’emmener.

– Six hundred, répéta Mey, et elle me pressa la main.

Je payai donc et sortis. Dix minutes plus tard, Mey apparaissait. Elle avait troqué sa tenue de travail pour une chemise blanche et brodée, un pantalon de toile, des sandales. Une natte dans le dos. Un sac à main avachi. Sans ses talons, Mey devait mesurer un mètre cinquante-cinq. Pour trente-cinq kilos. J’eus du dégoût pour moi- même.

Mais ma petite paysanne avait l’air contente. Tu penses, être dehors de si bonne heure, avec un grand benêt comme moi, sentimental, inoffensif, si peu roublard ! Ça la changeait des quinquagénaires allemands, abusifs, radins et vicieux. J’étais son gâteau, à Mey, sa récréation, un bon nigaud de fiancé qui cracherait ses bahts sans s’en apercevoir, par politesse.

Suite Indochinoise 4

Le roi actuel de la Thaïlande, ex-royaume du Siam, a un nom de crème de gruyère, il s’appelle Bhumibol. Chaque soir, en fin de programme télé, une bande de « morceaux choisis » clôt l’antenne : discours, visites officielles, réceptions, et visages extasiés de la famille royale entourant sa Grandeur, Dieu-Vivant, Rama IX.

Après les événements de mai 1992 qui, à Bangkok, opposèrent plusieurs jours des manifestants pro-démocratiques et l’armée nationale, aux méthodes expéditives, le roi convoqua au palais son Premier ministre Suchinda, et le curieux Chamlong, chef de l’opposition. Respectant à la lettre la coutume et un draconien protocole – les télévisions du monde entier diffuseront cette scène d’un autre âge -, les deux hommes arrivèrent à genoux, mains jointes sur le ventre, l’air humble, profil bas, pour se faire vertement sermonner par leur souverain. Dans son costume trois-pièces, à quatre pattes, Suchinda, dit le Vilain, ressemblait à un roquet au milieu d’un incongru mobilier Louis XV… L’épreuve de force qui enflammait le pays tournait à la pantomime, Guignol punissant et bannissant le méchant Gna- fron, sous l’œil de biche du tendre Chamlong…

Une trousse Steripack, un carnet à élastique dit « de charpentier », deux feutres noirs, et malgré tout quelque lecture : Le Voyage du comte de Forbin à Siam, raconté par lui-même (Éd. Zulma), D’une ville chinoise de Gontran de Poncins (Éd. André Bonne), et une jolie brochure publiée dans les années vingt, sous l’égide duTouring Club de France, par le Comité du tourisme colonial, ayant pour titre L’Indo-Chine.

J’étrenne aussi un Minolta 24 x 36 de poche, un K-Way pour la mousson, un couteau suisse à neuf lames, une lampe-torche, et un bel allant digne d’un diplômé frais émoulu de l’École d’adminis-tration coloniale.

Deux heures du matin, ayant rôdé à Patpong, le « quartier chaud », j’accroche un tuk-tuk en maraude qui fonce dans la nuit. Cinquante bahts pour rentrer à l’hôtel, le prix fort, bien sûr. Aux carrefours le ballet des phares débusquent des nuages étales de fuel brûlé. Bangkok ne dort jamais.

Longe la gare Hualampong aux abords de laquelle veillent des ombres interlopes. Pieds nus sur le bitume, un gars en chemise insiste au croisement pour me fourguer des faux Lacoste.

– Good price ! Good quality, sir !

Je n’ai que ce que je mérite : gueule de touriste, fantasme de touriste, emplettes-souvenirs de tou-riste. J’appartiens à ce troupeau innocent que l’bn trait de ses dollars US.

Dans mon bagage : le récit de voyage du comte de Forbin, entre 1685 et 1688, dans ce qui était le Siam, aujourd’hui la Thaïlande. Pour cet exmousquetaire, futur officier de Jean Bart et de Duguay-Trouin, la mission consiste à accompagner la délégation française, envoyée par Louis XIV, auprès du roi de Siam, Phra-Naraï… En route, au sud de Sumatra, leur navire, la Maligne, aperçoit en pleine nuit un gros bâtiment qui, toutes voiles dehors, semble foncer vers eux. Croyant à un abordage dans les règles, les marins français tirent plusieurs coups de semonce puis se préparent au combat. Sans changer d’un iota sa course, le bateau se rapproche toujours, muet, énigmatique, décidé. La collision est imminente. D’un habile tour de gouvernail, la Maligne évitera le pire : les deux navires s’effleurent et disparaissent dans la nuit qui les engloutit. Juché sur la dunette, le fusil au poing, Forbin note que les ponts du bâtiment étaient déserts, qu’il n’y a vu aucune lumière, ni trace d’un quelconque équipage. Bref, que le bateau avançait seul, poussé par les vents, fixé à son cap… Etrange apparition, quasi fantomatique, comme l’image reflétée d’un miroir lointain, mirage aquatique, négatif vide d’une aventure sans lendemain. Pour ma part, j’aurais été ébranlé par un tel signe. Le comte de Forbin, de meilleur acier que moi, a tôt fait, lui, d’oublier la chose.

– Pink Panther ?

Contorsionné sur son siège, les yeux allumés, lâchant presque sa cigarette, mon chauffeur de tuk-tuk répliquait :

-Yeeeees ! Good ! Fucky-fucky, massages, very good !

C’était en 1984, lors de mon premier voyage en Asie. Une telle réclame ne me surprenait plus : sur chacun de mes trajets, entre deux feux rouges, deux ralentissements de circulation, les conducteurs de ces étranges Vespa à trois roues avaient tous essayé de me fourguer des photos licencieuses, des préservatifs ou les charmes d’une cousine. Et, puisque je répondais par la négative, ils embrayaient avec une mine de conspirateur sur quelque garçon bon marché, gentil, et bien monté, dont ils avaient la connaissance. Mais, cette fois, basta, j’étais princier : le Pink Panther à cinq heures de l’après-midi, et direct s’il vous plaît !

– O K, sir. No problem.

Mon tuk-tuk virait de bord, mettant plein gaz vers l’est de la ville, mû par un tel empressement que j’en vins à conclure qu’il toucherait, du fait de m’y avoir amené, un dividende sur mon entrée et mes consommations.

Suite Indochinoise 3

Pour l’Indochine, j’ai des antécédents. Familiaux. Compliqués. Par ricochets, dirait Cendrars. Un grand-père paternel, lieutenant de tirailleurs annamites, en poste sur le pays (Cochinchine) au 2e Régiment d’infanterie coloniale, de 1927 à 1930. Un oncle René, frère aîné de mon père, sous- officier puis officier de Légion durant presque toute la guerre d’Indo, parachuté volontaire sur Diên Biên Phu, prisonnier du camp 73. Je n’ai pas connu le premier, mort en 1944, résistant, déporté à Bergen-Belsen, à peine croisé le second, trois ou quatre fois, dans son appartement de Boulogne où, peintre du dimanche, il peignait des casbahs et des oueds mélancoliques, avant de décéder sur son voilier en mer d’Iroise, ramené jusqu’au port par son fils…

Mon père, s’il avait été plus âgé, aurait aimé cette périlleuse aventure à l’autre bout du monde. Il écopa du djebel algérois, plus tard, avec quelque gloire et une philosophie minimale de la vie qui m’a ensuite impressionné : solide bon sens naturel, paysan, empirique, où chaque chose pèse son poids de réalité concrète et non de fantasme, où chaque être se juge à l’aune de ses actes et non de ses paroles… La meilleure façon sans doute de tenir lorsque l’Histoire vous emporte dans ses tour-billons et qu’à moins de trente ans, sorti frais des études, l’on se retrouve contre un talus, chargeur enclenché dans le pistolet-mitrailleur, avec derrière soi une dizaine de gus en treillis qui, à votre exemple, claquent des dents, trempent leur veste.

Je n’ai compris mon père que tardivement, ayant moi-même avancé en âge, le fossé entre nous se remplissant à mesure que nous vieillissions : les années s’ajoutaient, formaient remblai puis passerelle entre lui et moi, je veux dire entre l’homme mûr, droit, ancré, posé en équation mathématique, et cet homme jeune, rêveur, amateur de livres et de musées, si peu rationnel, que je suis devenu (le jour de ma naissance, il rassembla, paraît-il, sa compagnie et fit tirer sept salves en mon honneur avant de canarder au canon la proche montagne et, amateur de plaisirs simples, saoula son monde au gros rouge et à la bière, les femmes du bled lui offrant ensuite une somp-tueuse couverture brodée, rouge et blanc, qui couvre toujours mon lit, et le chef du village, un méchoui qu’il dévora avec les doigts, multipliant mimiques et rots ainsi que l’exige la coutume).

De fait, j’étais presque son contraire, moi qui vivais d’expédients, renonçais à une carrière, me vantais de flotter à la surface des choses, insaisissable, glissant aux rampes des longitudes… Le Vietnam, par exemple, à l’égal de l’Afrique où nous résidâmes trois années – mon père étant nommé par les Affaires étrangères au titre de la Coopération pour construire routes et ponts dans le sud de Madagascar, après avoir œuvré sur des pistes d’aviation en Polynésie -, m’était avant tout décor de théâtre pour une chorégraphie élémentaire où, devant des paravents stylisés, jouaient à la gué-guerre vaillants soldats, douces indigènes, extrémistes fourbes… Mais, finalement, l’intrigue était heureuse : poignards émoussés, balles inoffensives, blessures sans conséquence. Chaque figurant touchait son cachet… Paysage chromo de plomb émaillé et de carton verni, prolongement d’un désir enfantin, d’autant plus splendide qu’il relevait d’une architecture imaginaire.

*

Bolide de titane et d’acier pressurisé croisant dans l’air pur, 900 km/h au-dessus d’une nappe de nuages roses et dorés. Survolant le Groenland, il y a des années, j’avais cru apercevoir de mon hublot de Caravelle des Esquimaux sur la banquise. Plusieurs même m’avaient fait signe. Il m’arrive de penser à eux. Que sont-ils devenus, ces microbes humains dispersés sur l’immensité des glaces ?

Je sors de ma rêverie.

– Le visage, la forme de votre visage, c’est saisissant. Quelque chose d’oriental. On ne vous l’a jamais dit ? susurre mon voisin de siège.

– Syndrome « Lucien Bodard », probablement, n’allez pas chercher plus loin.

Bangkok, septembre 1992. Atmosphère moite. Je suis arrivé car mes vêtements collent ; j’ai pris huit ans de plus.

Le minibus slalome entre autant de voitures (japonaises) que de motocyclettes (japonaises). Les premiers tuk-tuk annoncent le centre-ville ou, si l’on préfère, les artères centrales qui se recoupent et s’embouteillent plus que les autres. Certaines avenues font plusieurs kilomètres. Il y a des trous énormes dans les trottoirs, et sur les fils électriques des millions d’oiseaux noirs vous chient dessus.

La piscine de l’hôtel est verte. Pressé par un personnel insistant, l’habitude du pourboire revient sans délai, geste automatique du farang de base qui remplace le sourire et annule les mots.

Dormi deux heures. Au réveil, complètement groggy. Penser à écrire un poème sur la climatisation. Impossible de joindre V. au téléphone. Je sors de ma chambre en automate et murmure : Coca- Cola.

Suite Indochinoise 2

« Je suis bien souvent retourné le soir à Cholon, par l’autobus dont n’usent guère que les Annamites et les Chinois, par l’autobus dont le receveur est Malabar. ..» (LéonWerth, Cochinchine).

Le 747 de la Thaï décolle pour Bangkok. Douze heures de vol.

Il y a huit ans, avec un copain que j’avais réussi à débaucher pour l’aventure, j’étais allé en Thaï-lande. Dans le quartier du Châtelet, une feuille scotchée au revers d’une vitrine d’agence fut le détonateur : le prix restait modique à condition d’embarquer dans la semaine…

Deux jours plus tard, nous grimpions dans un DC-io de la Biman, compagnie nationale du Ban-gladesh, dont je garde un souvenir mitigé. Trois heures d’escale dans les Émirats – où nous faillîmes sur un malentendu nous faire écharper par des douaniers à cran -, dix de plus et de nuit sur les banquettes en skaï de l’aéroport de Dacca, le tout avec, au premier plateau-repas servi à bord, des maux de ventre, de tête, une colique tyrannique, épouvantable… Je finis le voyage dans du coton, sonné comme un boxeur vaincu, délirant presque, tandis que mon camarade, affolé par la situation, compulsait ses guides pour me dénicher, à l’arrivée, un hôpital digne de ce nom. En sueur, fondant comme du beurre sur une poêle, je me dirigeai à tâtons, sitôt au sol, vers cette ville compliquée et brutale, l’hôtel, ma chambre, le bloc chéri des sanitaires.

La nuit durant, refusant les médecins dont j’ai une trouille épidermique, je dormis assis sur la cuvette des toilettes. Ce ventre baratté, en compote, frappé de soubresauts, me faisait craindre le pire. Allais-je y passer, là, dans cette chambre de l’Hôtel Rajah ? Une boîte d’Ercéfuryl et douze cachets d’Imodium sauvèrent la mise. A l’aube, j’étais en carton, hébété, mais sauf…

Un tuk-tuk couineur et pimpant nous déposa au parc Lumpini, havre de relative fraîcheur dans les artères surchauffées de Bangkok. De jeunes Thaïs s’adonnaient à des mouvements de gymnastique traditionnelle. D’autres, formant un cercle, jouaient avec une balle creuse en osier à une sorte de football ralenti et aérien : elle crayonnait des arabesques dans la lumière neuve, avant de rebondir de plus belle sous le pied des joueurs immobiles.

Des marchands de canne à sucre et de glace aux couleurs acidulées me souriaient derrière leur carriole. Il y avait des cerfs-volants dans le ciel, des bonzes en sari devisant sur les bancs, des filles à vélo, minces comme des lianes…

Flottant dans un état d’apesanteur, nous fîmes un tour sur les klongs, à bord d’une pirogue à moteur, ultra-rapide, dite « queue de pie », louée avec son pilote pour la journée. Bangkok avait ce jour-là quelque chose de Venise avec son odeur matricielle, mélange de terre et d’leau, d’humidité et de poussière , formule complexe faite de stagna tion et d’écoulement, de retenue et d’ abandon, paysage primaire qui, peut-être, ravive en nous l’écho d’un monde intra-utérin.

Le soleil vint, haut et brillant, entre deux nuages. Un rayon me toucha. Et je me sentis gonflé de sang neuf, pulsé par une énergie nouvelle, une électricité dense, inaltérable : j’étais en Asie, j’étais jeune, des dollars dans les poches, et j’avais faim de nouveau de vivre…

Nous survolons la Turquie, 780 000 km2,48 millions d’habitants, capitale Ankara, pays de hautes terres souligné, au nord, par la chaîne Pontique – à gauche, sous l’aile clignotante de l’appareil – et par leTaurus, au sud… On se sent d’autant plus entre nous que le monde humain, en bas, aplati comme une carte, se résume maintenant à des formules et des taux, nos soucis et nos petits tracas à des poussières d’atome. Installés dans notre fauteuil long-courrier, nous nous laissons aller aux vrais plaisirs de la vie : boire, manger et converser avec un détachement comparable à celui des dieux juchés sur l’Olympe.

Dormir en voguant sur une mer de nuages… Ah ! Où donc est le temps béni des « Short Empire », ces hydravions britanniques qui, au début des années trente, reliaient Londres à la Malaisie, l’Afrique du Sud, l’Australie même ?

Dotés de cabines à couchettes et d’un salon- fumoir, ils emportaient vingt-quatre passagers à travers le jour et la nuit, et les bougres se riaient des océans comme des montagnes, des formalités douanières comme des langues, voyageurs devenus éternels, rebondissant sur le globe domestiqué par l’énergie des moteurs.

J’aurais aimé faire la nique à tout le monde, moi, les prendre les uns après les autres à contre- pied, prétendre aller au Vietnam et me rendre en Namibie. Préférer Swakopmund à Saigon ; le sable aux rizières ; les descendants des colons allemands qui boivent de la bière Hansa et mangent des langoustes sur les côtes aux petits Asiatiques nourris de nems et roulant sur des Honda rafistolées. On me croirait en baie d’Halong, à bord d’une jonque ancienne et je serais dans la réserve de chasse d’Etosha, commandant à une équipée nègre, le fusil en travers de l’épaule, à proximité de l’étang Salé et de la frontière angolaise. On m’imaginerait dans un pousse, rue anciennement Catinat, en route pour un Pernod à la terrasse du Continental, tandis que je me trouverais au volant d’une Land-Rover, direction Seesriem, excité comme un fou à l’idée de découvrir les dunes les plus hautes du monde – jusqu’à cinq cents mètres.

Bonheur des mystifications !

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